Deniers du roy

Le rétentionnaire des deniers du Roy à Boynat en 1687

Michel ROUMY

Le rétentionnaire, voila un bien grand mot devant qualifier un bien grand criminel.
Les quelques lettrés de l'assemblée, le curé, le notaire et maître Boucheret faisaient circuler une liasse de papiers timbrés au cachet de la Généralité de Moulins, le mot de « rétentionnaire » qu'ils y lisaient revenait dans leur bouche associé à celui de galère.
Les autres se passaient les papiers, et n'y voyaient que des pattes de mouches et la marque des fleurs de lys qu'ils prenaient pour des crapauds.
Pourtant personne n'osait plaisanter surtout en voyant la tête de ce pauvre Matinier que tout désignait pour être le rétentionnaire. Lui comprenait que ce mot voulait dire "celui qui est retenu dans les rets, comme le poisson dans l'épervier, comme le lion de la fable dans les mailles du filet".
La question dialectique était là, le rétentionnaire, est-ce celui qui retient – indûment– ce qui appartient à autrui ou celui qui est retenu dans la nasse de la justice royale pour avoir confondu sa poche avec celle du Roi.
Antoine Matinier ne trancha pas cette question fondamentale, en ce moment il se demandait comment cette mauvaise passe allait finir ; de la rétention il en faisait, en retenant sa salive et son souffle. Il ne bougeait pas et ne pipait mot.

Antoine Matinier était un pauvre sabotier originaire de Coutansouze, veuf de Jeanne Renoux*, chargé de quatre enfants.
En 1687 il avait été désigné par l'assemblée des habitants de La Lizolle pour collecter auprès d'eux, l'argent de la gabelle (impôt sur le sel). L'année suivante, notre homme épousa Louise Blondelon de Juillat. Devant tant d'argent encaissé la tête lui tourna-t-elle ? Fit-il des folies pour sa belle ? S'engagea-t-il dans des placements aventureux ? Disons que très certainement la Déveine et l'Adversité –sorcières aux dents vertes– s'acharnèrent sur lui en ces temps de disette.
Il garda sous le coude une partie de l'argent collecté, ce que ne manqua pas de relever le sieur Marc Bouchin, receveur au grenier à sel de Gannat, en constatant un "trou" de 220 livres. Ne faisant pas dans le détail, Bouchin en rendit responsable l'ensemble des paroissiens de La Lizolle et obtint contre eux et leur collecteur Matinier une sentence en solidarité.
Les Lizassis et Bouenassous firent des pieds et des mains auprès des autorités pour que la responsabilité de Matinier soit reconnue et son sort différent du leur. Ils proposèrent de le rendre solvable en lui achetant ses terres pour la valeur du "trou", et s'il s'y refusait il irait seul tâter du cachot en tant que rétentionnaire des deniers du Roi.

Le Roi, bon prince, du moins ses fonctionnaires fiscaux de Gannat acceptèrent l'arrangement.
Antoine Matinier, bon sujet pris dans la nasse, sentant sa ruine prochaine, se découvrit des terres sur Boynat qui, vendues à ses compatriotes, combleraient un tant soit peu le déficit du Trésor Royal.
Ainsi fut fait, le notaire procéda à la vente de diverses parcelles, étant entendu que la collectivité des habitants paierait en trois termes et que, magnanime, elle accorderait à Matinier la jouissance des terres ensemencées jusqu'aux récoltes prochaines, sous réserve qu'il n'omette pas de donner quittance de l'argent qu'il percevrait à chaque terme.

Chat échaudé … Matinier respirait un peu, les mailles du filet venaient de se desserrer mais pour combien de temps ?
"Présent en sa personne Antoine Matinier, consul et collecteur de sel de la paroisse de Lizolle pour l'année 1687, lequel de son gré et volonté a reconnu et confessé que ce jourd'hui vingt may 1691 Maître Henry Boucheret, Maître Noël Grosbaud (le maréchal), Jean Gaulminet, Jean Renoux, Gilbert Camte- Boylet, Sébastien Gaulminet, Gilbert Renoux meunier, Antoine Gaulminet, Jean Camte, Annet Desfaugières, Jean Desfaugières, Claude Gaulminet, François Gidel, Bonnet Renoux, Jean Jouandon, Annet Ferrandon, Pierre Vivier, Jean Renoux fils à feu Bonnet, tous habitants** de la paroisse se sont solidairement obligés à Monsieur Marc Bouchin, seigneur de Gandmont, receveur au grenier à sel de Gannat pour la somme de deux cent vingt livres et sept sols que ledit Matinier s'est trouvé redevable au Roy de l'imposition du sel pour l'année 1687. Pour le paiement de laquelle somme le sieur Bouchin avait obtenu une sentence de solidarité contre les habitants susnommés, le 9 du présent mois, lesquels habitants, en conséquence de la sentence en solidarité à eux signifiée le 10 du même mois, avaient baillé leur requête à Messieurs les Officiers de l'Election et grenier à sel de Gannat le 12 mai tendant à ce qui leur fut permis de faire emprisonner Matinier comme rétentionnaire des deniers de Sa Majesté, même de faire procéder à la vente de ses immeubles pour leur garentage*** envers le sieur Bouchin, ce qui leur a été accordé par Messieurs les Officiers dudit grenier à sel, laquelle ordonnance les habitants étaient sur le point de mettre à exécution.
Pour obvier et empêcher la ruine totale dudit Matinier il avait prié et requis les habitants susnommés de prendre des fonds à lui appartenant, à dire d'expert, situés dans le village de Boynat, pour le paiement de la somme de deux cent vingt livres sept sols, à quoi les habitants ont adhéré. Et pour cet effet ledit Matinier, du même gré, a vendu et délaissé dès à présent aux habitants : savoir la moitié d'un pré par indivis avec Jean Matinier son neveu, appelé le pré de la Batadière, contenance à faire trois charrois de foin, joignant au pré dudit Matinier -à cause de sa femme- d'orient (est) joignant au chemin commun tendant de Boynat à la Vende (?) et à la terre de Gilbert Renoux ; plus un pré appelé pré Montaire contenance à faire un charroi de foin, joignant au pré de Gilbert Olivier de nuit (ouest) et le courail des habitants de Boynat de midi (sud) ; plus une terre appelée la Sagnette contenant cinq quartellées joignant à l'usage dudit Boynat d'orient, le chemin tendant dudit usage à Boynat de midi, la terre du mineur à feu Bonnet Renoux de nuit et la terre dudit Guyot de bize (nord) ; plus une autre terre appelée le champ des Autres contenance trois quartellées joignant d'orient la terre de Bonnet Renoux, le chemin dudit usage à Boynat de midi et nuit et la terre de Gilbert Renoux de bise ; plus une autre terre appelée le Monard contenance six quartellées joignant la terre de Blaise Renoux de jour, celle du mineur de feu Bonnet Renoux de midi, celle du mineur de Gilbert Renoux l'aîné de nuit et la terre dudit Gilbert Renoux de bise et traverse. De plus Matinier leur a vendu aussi, dès à présent, le fruit d'une terre ensemencée en seigle appelée la Percière de Veauce, autrement le champ de la Verne contenance six quartellées. Des héritages (terres) définis ci-dessus, Matinier s'est démis et dessaisi dès maintenant et pour toujours au profit des habitants pour le prix de la somme ci-dessus. Convenu néanmoins que ledit Matinier rapportera et acquittera les habitants envers le sieur Bouchin de la susdite somme de deux cent vingt livres et sept sols dans les termes portés par la transaction que les habitants ont consenti ce jourd'hui devant le Juré soussigné qui sont soixante treize livres neuf sols à la Saint Michel, pareille somme aux Rois suivant et pareille et semblable somme au premier jour de carême, le tout prochain venant. Les héritages ci-dessus vendus demeureront et appartiendront à Matinier à la réserve des héritages qui se trouveront ensemencés pour l'année prochaine seulement la récolte qui appartiendra aux dits habitants et à défaut par ledit Matinier de faire le dit acquittement dans les susdits termes ou l'un d'iceux la vente demeurera pure et simple****.
Fait et passé au bourg de Lizolle le vingt mai 1691 en présence de messire Guillaume Serre, prêtre curé dudit lieu de Lizolle, soussigné avec Gilbert Menat et Antoine Giraudel laboureur et vigneron habitants de la paroisse de Veauce et Sussat, lesquels vendeur et acquéreurs, à la réserve de Boucheret et Grosbaud ont déclaré ne savoir signé. "

Michel Roumy mars 2008

*éléments relevés à son contrat de mariage
** Chefs des familles assujettis à l'impôt sur le sel, la gabelle . La noblesse , le clergé , les officiers royaux en étaient exclus.
*** En garentage = en garantie
* * * * Cette dernière phrase me paraît mystérieuse , pourquoi " Les héritages vendus demeureront et appartiendront à Matinier…" alors que plus haut il est dit que Matinier " s'en est dé mis et dessaisi maintenant et pour toujours au profit des habitants". Et si cette rédaction volontairement contradictoire avait été voulue pour permettre un jour à Matinier de reprendre possession de ses terres ??