Petition de Nades

Pétition de Nades, Lisolle, Chouvigny et Échassières

Gérard RENOUX

 Copie de la pétition faitte au cytoyen Fouché représentant du peuple par les communes de Nades, Chouvigny, Lisolle et Échassières.
Cytoyen représentant du peuple, nous venons à nous quatre députés des communes de Nades, Chouvigny, Lisolle et Echassière, de la part de tous nos concytoyens. Nous sommes chargés de vous représenter la disette, la misère des habitants de ces harides contrées couvertes de bois et de roches.
La stérilité de ces quatre communes vous demeurera prouvée par le recensement de leurs grains fait dans la dernière exactitude en présence du commissaire nommé par le directoire du district de Gannat.
Dans la commune de Nades, il y a 506 individus et il n’y avait lors du recensement que 332 septiers de blé. Jugez combien il s’en est mangé depuis et combien il doit en rester.
Celles de La Lisolle, Chouvigny et Echassière sont à peu près dans la même classe.
Il s’en faut donc de plus de 1000 septiers que la commune de Nades ait sa subsistance fixée par la loy à raison de trois boisseaux par personne.
Il en faudroit à celle de La Lisolle la quantité de cinq cent septiers. A celle de Chouvigny la quantité de sept cent pour cinq cent seize individus qui n’ont que 524 septiers deux quartes.
A celle d’Echassière, celle de onze cent septiers attendus qu’ils sont 928 individus et qu’il n’y a que 840 septiers de grains.
Le marché d’Esbreuille auquel ces communes ont droit de s’approvisionner ne peut fournir parce que le surplus du canton est indigent de manière que nous craignons avec raison la famine.
Vous savez aussy, juste et humain représentant du peuple, que nous sommes tenus de payer en grains l’arrieré de nos impositions et les deux tiers de celles de 1793. Si nous sommes absolument forcés de le payer, nous sommes à la veille de la famine, les contrées n’ayant aucune ressource, de pois, fèves et pommes de terre.
En conséquence, nous venons, charitable représentant, vous dire la vérité au nom de ceux qui nous ont délégués, vous faire part de leur bonne volonté à exécuter les lois, de leur civisme, et de leur patriotisme, nous espérons, cytoyen représentant, de leur raporter une réponse favorable qui les dispensera de payer en grains l’arriéré de leur impôt, lequel ne provient que de leur misère et non de leur involonté. Ils nous ont aussy chargés de vous demander l’emprunt du montant de leur impôt arriéré, et de celuy de 1793 pour tacher d’achepter des grains où ils pourroient en trouver, afin d’éviter la famine à laquelle ils se trouveront réduits au premier jour. Ils espèrent tout de votre justice, de votre équité, de votre charité et de votre humanité et si vous avez, cytoyen, quelque doute sur la vérité de nos observations, nommez un commissaire ad hoc pour les vérifier même à nos frais.
Fait en assemblée générale des quatre communes sus dittes le 6ème jour de la 1ère décade du 2ème mois de la 2ème année de la république française.
Pour porter la présente pétition au cytoyen représentant du peuple à Moulins, nous nommons et déléguons les personnes des cytoyens Emelin, Canthe, Bernard et Delarüe et avons signé ceux qui ont scu signer.

Signé ; Delarüe, Jouandon, Valleton, Jouandon, Batisse, Chardonnau, James, Mufrier, Labbe, Moitron, Canthe, Barrel, Barrel, Dumont, Soulhat, Bernard, Jouhet, Champomier, Céryni, Neyer, Baulaton, Auberger, Nouhalat.

 Le 6 brumaire de l’an 2, c’est en ces termes qui peuvent nous paraître assez flagorneurs, que le maire de Nades, Antoine DELARÜE, s’adresse au citoyen FOUCHÉ, représentant du peuple député par la Convention nationale pour les départements du Centre et de l’Ouest (dont l’Allier), en résidence à Nevers. Il se fait ainsi le porte parole de ses concitoyens, mais aussi de ceux des communes de Lisolle, Chouvigny et Échassières qui sont dans le même état de dénuement.

Avant de porter la missive avec les autres délégués, il a pris soin d’en rédiger une copie sur le grand registre des délibérations de sa commune. C’est grâce à cette précaution que nous avons connaissance de la démarche. La lettre, rédigée le 6 brumaire an 2 (27 octobre 1793) est donc confiée aux quatre « députés » (Emelin, Canthe, Bernard et Delarüe (1).
Il consignera, au retour, les différents écrits des intervenants et la réponse du citoyen FOUCHÉ.

Pour mener à bien ce travail de copiste, Antoine DELARÜE mettra dans ses bagages son écritoire de voyage, si utile dans sa profession de notaire. En effet, les actes ne se font pas tous en son étude de NADES. Le contrat de mariage de personnes influentes, par exemple, se rédige chez les parents de l’épouse. Un autre cas est, bien sûr, la rédaction d’un testament sous la dictée de celui « que j’ay trouvé dans son lit malade de corps, mais sain d’esprit et entendement, qui m’a dit que connaissant la certitude de la mort, et l’incertitude de l’heure … ». De même, lors des foires nombreuses et très fréquentées dans les diverses paroisses ou communes, il se rend dans un cabaret du lieu où il peut recevoir ses clients. Dans toutes ces situations, Antoine DELARÜE, très précautionneux et qui se flatte d’une écriture soignée, a mis dans son écritoire plusieurs plumes très bien taillées, quelques- unes aussi, plus grossières mais plus résistantes, qu’il confie à ceux qui s’obstinent à vouloir signer alors qu’ils ne savent pas écrire. S’il n’y prenait garde, leurs gros doigts malhabiles massacreraient rapidement ses meilleures plumes.

 Les bagages prêts, les quatre délégués doivent se retrouver tôt le surlendemain (8 brumaire) à LISOLLE.

On imagine qu’Antoine DELARÜE va atteler son cheval, puisqu’on sait qu’il en possède un, d’après un recensement des chevaux effectué à la demande des autorités révolutionnaires. Mais quel moyen de transport vont utiliser les quatre compères ? Un chariot à quatre roues conviendrait, mais il est assez peu confortable et comme il n’est tiré que par un cheval, il sera assez lent et le voyage jusqu’à NEVERS risque de prendre du temps. La charrette à deux roues est, elle, bien suspendue. Elle est légère et le cheval peut être mis assez longtemps au trot.

Elle sera plus rapide. Mais elle ne dispose véritablement que de deux places … Après concertation avec Michel ROUMY qui connaît bien les façons de voyager de l’époque, nous avons décidé que le voyage se ferait avec deux personnes dans la charrette et deux à cheval.

 Ils vont suivre, si l’on peut dire, la voie hiérarchique.
La première étape les conduit à Gannat où les administrateurs du district (équivalent de la sous-préfecture), les citoyens Rozier (2), Delerme, Debounand et Lucas, se contentent d’apposer leur visa, sans ajouter un commentaire. Peut-être sont-ils un peu « gênés aux entournures »
Ne perdant pas de temps, nos quatre compères reprennent la route en direction de MOULINS. Elle a été construite récemment et se trouve en bon état. Les hommes des quatre communes y ont d’ailleurs contribué par le biais des impôts en corvées contre lesquels ils ont protesté il y a quelque temps (3).
Mais la distance est tout de même d’une quinzaine de lieues. Il faut faire boire et manger les chevaux, et aussi les hommes. Cela ne présente pas trop de difficultés, les auberges sont nombreuses et de qualité et le vin de Saint- Pourçain très convenable. Enfin arrivés à MOULINS, mais trop tard pour présenter la requête au directoire du département de l’Allier, les quatre trouvent une hostellerie à leur goût et s’y installent pour la nuit.

Dès le point du jour, le lendemain, nous sommes donc le 9 brumaire, ils se rendent au directoire du département où ils sont bien reçus par les administrateurs qui leur remettent un écrit pour appuyer leur demande 

Début du texte copié sur le registre municipal
Vu par nous administrateur composant le directoire du département de l’Alier la présente délibération ensemble le visa du directoire du district de Gannat, nous, après avoir consulté et entendu le cytoyen procureur général sindic, attestons sincères et véritables tous les faits énoncés en cette même délibération. Et comme il en résulte la plus affligeante pénurie de grains dans les municipalités énoncées en cette même délibération, et qui tant pour les alimenter que pour les mettre à même de payer en grains leurs contributions, il est urgent de venir à leur secours pour leur procurer les moyens d’avoir des grains. Les administrateurs sont d’avis que leur réclamation doit être prise en grande considération par le cytoyen représentant du peuple.
Fait en séance publique de département, ce 9ème jour du 2ème mois de l’an 2 de la république française.
Signé : Audemar, Forissier et Merlin secrétaire

 Il faut maintenant se rendre à NEVERS, à plus de dix lieues. Le reste de la journée suffira et le lendemain, 10 Brumaire (4), ils font d’abord apposer un visa à Vasson, commandant de la garde nationale et enfin peuvent rencontrer le citoyen représentant du peuple auquel ils exposent leur situation.
Ils sont convaincants, car, sur le champ, le terrible FOUCHÉ leur rédige le texte suivant :

République française, une et indivisible
Liberté, Egalité
Le représentant du peuple député par la Convention nationale pour les départements du centre et de l’ouest, justement étonné du renvoy qui luy est fait par l’administrateur du district de Gannat relativement aux réclamations des communes de Nades, Lisolle, Chouvigny et Echassière, dont la disette des grains est bien constatée, considérant que ce district, d’après même le recensement qui a été fait, est le plus abondant de tout le département, enjoint à l’administration du district de Gannat de faire circuler les grains des communes qui sont riches dans celles qui souffrent la faim, d’établir l’équilibre dans tous les cantons comme il le sera bientôt dans tous les départements, de procurer sans délai des grains aux communes réclamantes, rend responsables individuellement tous les membres de l’administration de tous les xxxments et de tous les frais qui pourroient résulter d’un deffaut de l’exécution du présent arrêté.
Nevers, le 10ème jour du 2ème mois de l’an 2 de la république française.
Signé : Fouché représentant du peuple

 Pouvaient-ils espérer être exaucés dans de telles proportions, et si rapidement ? On rêve, de nos jours, à des administrations aussi promptes à répondre …

Mais revenons en l’an 2 … Aussitôt, ils reprennent la route en sens inverse. A l’étape à l’hostellerie, Antoine DELARÜE, en bon notaire qu’il est, ne manque pas de faire des copies des différents écrits afin que chacune desquatre municipalités en dispose et que les originaux soient remis aux administrateurs du district de GANNAT … pour exécution …
Avec le succès de leur mission, on peut imaginer le triomphe que fut le retour dans leurs communes respectives. 

  • (1) EMELIN, marchand à Boënat, a été maire de LISOLLE. Remplacé par JOUANDON en 1791, il reste un personnage influent de la commune. CANTHE est maire de CHOUVIGNY. Antoine DELARÜE, notaire est maire de NADES. Quand à BERNARD qui est le délégué pour ÉCHASSIÈRES, il n’en est pas le maire car c’est Pierre LAURENT qui occupe le siège depuis 1792.
    (2) C’est ce même citoyen ROZIER qui viendra quelques mois plus tard à Nades « convaincre » les jeunes gens du pays de procéder au tirage au sort qui désignera les partants pour la guerre (Couérail n° 9).
    (3) Voir Couérail n° 13.
    (4) 10 brumaire = 31 octobre, soit exactement une semaine avant que FOUCHÉ n’aille à LYON, mais cela, les délégués l’ignoraient. Il était temps d’effectuer la démarche !