Les sabots

Les sabots bons et marchands

Michel ROUMY

Un texte rare : contrat entre sabotiers et grossiste

" Furent présents en leur personne Nicolas Malleret, marchand sabotier de la paroisse de Nades et Jean Duranton, sabotier du lieu de La Bougarde, paroisse de La Lizolle lesquels de leur gré et bonne volonté sont demeurés d'accord en ce qui suit:
Savoir que Jean Duranton s'est chargé et obligé de délivrer audit Nicolas Malleret tous les sabots qu'il pourra faire pendant une année qui est dès ce jourd'hui en venant *.
A la charge dudit Nicolas Malleret de payer pour chaque grosse** d'iceux sabots, bons et marchands ***, la somme de 19 livres qui sera payable par Nicolas Malleret lors qu'il recevra iceux sabots.
Comme aussi pour commencer ledit Duranton doit lui délivrer audit Malleret 17 paires de sabots aussi marchands.
A l'entérinement des présentes et autres clauses ci-dessus ils promettent entretenir et payer et au moyen de ce ils demeurent quittes de tous les marchés qu'ils ont faits, ci-avant entre-eux, de part et d'autre.
Fait et passé à Ebreuil le six septembre 1720 en présence de Charles Couchon sergent de la ville d'Ebreuil et Charles Giraudel laboureur de la paroisse de Sussat lequel et les dites parties ont déclaré ne savoir signer et ce enquis."

 * lire "à partir de ce jour"
** une grosse = douze douzaines soit 144 paires de sabots
*** Il est possible que "marchand" signifie "produit fini propre à la vente" pour un échantillonnage convenu et connu par grosse de tant de douzaines en taille homme, tant de douzaines taille femme, tant de douzaines taille enfants. Le marché ne le précise pas.


 Nous en avons vu passer des sabotiers en

Si nous savons des choses, par la lecture ou la visite des musées, sur les gestes et les outils, notre connaissance est maigre sur la société de tous ces ouvriers qui vivaient du bois, dans les bois. Ils étaient nombreux, très nombreux, des sabotiers mais aussi des fendeurs -fabricants de merrains-, des écorciers, des tourneurs et d'autres et d'autres.

Comment étaient-ils organisés entre eux ? Qui œuvrait au village, hors du bois ? Il semble que les tonneliers, les sibraires —faiseurs de seaux et baquets— ,les écuelliers et les tourneurs se tenaient certainement près d'une chute d'eau moulinière. Dans leur loge de lisière ou cabane en clairière, ceux qui vivaient en forêt y demeuraient-ils l'année entière ou seulement en morte-saison ? En communauté ouvrière ? En foyer familial ? Des individus sont parfois exclusivement qualifiés de sabotiers, d'autres ont la double casquette de laboureur (ou journalier) et de sabotier.

Que de questions à leur poser : comment se régissaient les rapports avec les marchands, ceux qui fournissaient le bois —matière première— et peut-être les mêmes marchands, ou autres dits marchands galochiers, chargés d'écouler les produits finis dans les foires et marchés.

Nous savons que les seigneurs, grands propriétaires forestiers, vendaient les coupes de bois, par adjudication, à des associations de marchands locaux. Ces négociants (plusieurs familles aisées dans chaque bourg) mettaient en coupe réglée (d’où l'expression) la parcelle de forêt acquise pour en tirer le meilleur des bénéfices. Mais ensuite, qui faisait quoi ? Hypothèses et supputations ! Quelles imbrications entre bûcherons, scieurs de long, écorciers, charbonniers, fendeurs, sabotiers, écuelliers ?

Qui organisait la République des Colettes ?
A ce petit monde il faut rajouter les voituriers, débardeurs et transporteurs de la matière première et des produits finis, les nombreux cabaretiers de l'orée du bois avec leurs bons clients, les gardes des seigneuries de Nades, Beauvoir, Veauce, Châtelard. Ajoutons les employés de la gabelle toujours en chasse —à distance respectable— des trafiquants de sel.

A l'auberge, chez LABBAYE ou chez GAUMINET, on tape, paume contre paume, pour marquer un accord, transaction dont il faudra retenir les valeurs avec un verre dans le nez et son rudiment de calcul mental (ne sait ni lire, ni écrire mais sait compter). A ces époques où la circulation du numéraire était rare dans le petit peuple —le troc favorisant les échanges commerciaux, exemple un arbre sur pied contre tant de paires d'esclops(*)— quelle aubaine de tomber sur ce petit texte anodin qui prouve le contraire et lève un peu le voile sur les pratiques et les tarifs en mettant en scène un artisan sabotier et un marchand grossiste.

Un tel contrat, devant notaire, est rare et même exceptionnel.
Il mettait un terme à d'anciens litiges entre le sabotier et le grossiste ; cela est exprimé par la promesse de fournir pour l'un, de payer pour l'autre et pour les deux de se considérer quittes des transactions passées.

Dans l'admirable livre EN COMBRAILLE AU XVIIIème SIECLE (édité par la Revue d'Auvergne) qui regroupe et commente les recherches et parutions de Joseph SEMONSOUS (1897-1966), l'auteur avoue n'avoir jamais mis les yeux sur un inventaire comportant une paire de sabots. Il explique ce manque par, probablement, leur peu de valeur marchande.

(*) esclops = sabots en patois de Haute Auvergne.

 Amusons-nous à quelques calculs :

Énoncé : le grossiste MALLERET s'assure, pour l'année à venir, l'exclusivité des productions DURANTON au prix convenu de 19 livres (ou 380 sols) chaque grosse de sabots :
Prix d'achat moyen par le grossiste d'une paire de sabot :
380 : 144 = 2,64 sols

Énoncé : en admettant que notre artisan sabotier travaille au tarif de 15 sols par jour (même tarif qu'un maçon de la région de Riom) :
Le temps nécessaire à la fabrication d'une grosse de sabots serait : 380 sols : 15 sols = 25 jours ouvrés (prés d'un mois de calendrier).
Nombre de sabots fabriqués en une journée ouvrée:
(144 x 2) : 25 = 11, 52.

En arrondissant à l'unité supérieure nous pouvons supposer que Jean DURANTON fabriquait un sabot par heure, soit six paires dans une longue journée de travail de 12 heures. 

Un autre tarif de vente (prix de détail au consommateur final) de sabots nous est connu par l'ouvrage de Joseph VIPLE : "Le canton d'Ebreuil sous la Révolution" où figure sur une longue liste intitulée :

Arrêté du district des 23 et 25 vendémiaire, an II, fixant le maximum des prix de toutes les denrées et marchandises pour le district.
Sabots de Lalizolle et autres communs, pour homme, la paire : 7 sols
Idem pour femme, la paire : 6 sols
Idem pour enfant de 10 à 15 ans, la paire : 4 sols
Idem pour enfant au-dessous de cet âge : 2 sols et 6 deniers

Des sabots, moins communs, dits sabots de Cusset et d'autres en bois de noyer coûtaient de 3 à 5 sols de plus par catégorie de taille.

En valeur comparative, selon la liste des tarifs conseillés par l'administration révolutionnaire, pour 7 sols, le prix d'une paire de sabots dits de Lalizolle (taille homme), nos braves sansculottes pouvaient s'offrir une bouteille de vin, ou sept oeufs, ou quatre cent grammes de fromage, ou un cent de clous de lattes. Mais quelle absurdité de dépenser son argent en clous de lattes quand la faim vous tenaille etque votre dernière paire de sabots "n'en veut plus" à force de rafistolage.

Enfin, une dernière indication de prix nous est fournie par les comptes après décès de Philippe GIRAUDET du Goujeat. Au 30 juillet 1784, nous relevons la dépense de 7 sols et 6 deniers pour deux paires de sabots fournies à une domestique. En admettant la stabilité du cours du sabot entre 1784 et l'an II, nous pouvons déduire que notre Cendrillon chaussait "fillette".

 Peut-on dire qu'une des dernières traces écrites de la présence des sabotiers en Pays de Lisolle fut ce petit texte sorti de l'imprimerie scolaire de Boënat. Compte-rendu d’une visite en 1946 chez le dernier sabotier de Boënat (Jean-Baptiste GOMINET dit le Pocquet,, il nous parle des copeaux de bois qui tombent en boucles blondes, des bonnets bleus, et de la bonne odeur du bois de hêtre.
Nul doute que nous reviendrons sur le sujet.

 Coutansouze : capitale de la fabrication des sabots en forêt des Colettes


recensement du 17/07/1836 : 513 habitants

 Tableau des sabotiers de Coutansouze
Tableau

 

 

 

 

 

En parcourant les états de recensement de 1836 des communes de LALIZOLLE, NADES, ECHASSIERES , LOUROUX et COUTANSOUZE, nous avons pu constater la très forte proportion de sabotiers parmi les habitants.
Les sabotiers DURANTON de la paroisse de LISOLLE de 1720 ont sûrement quelques liens avec ceux de COUTANSOUZE de 1836, voire avec ceux de LALIZOLLE, sabotier en … 1950 !