Refugies espagnols

Au temps des réfugiés espagnols (à suivre)

Maria GARCIA-BOUCHARD—propos recueillis par Michel VIVIER

      Entre janvier et février 1939, plus de 500 000 Espagnols opposés à Franco franchissent –dans quelles conditions !– les Pyrénées.
     Parqués dans des camps, puis éparpillés, ils vont connaître de grandes difficultés.
     Leurs espoirs perdus de retourner au pays, ils se fondent dans la population (un languedocien sur cinq a un parent, grand-parent ou arrière-grand-parent d’origine espagnole).
     Soixante-dix ans seront nécessaires pour que la mémoirede la « Retirada » –la retraite– s’exprime. Deux générations de quasi-silence partagé entre la pudeur et le désir d’oublier.
     De nombreux ouvrages apportent, depuis peu, un éclairage indispensable sur ce phénomène et ce temps vécu.
     Nous remercions Maria, la petite espagnole qui apprit le français à l’école du bourg de LALIZOLLE, d’avoir bien voulu évoquer quelques souvenirs.

      1898 en Espagne :

La guerre de Cuba prive les enfants GARCIA d’un papa décédé trop tôt (29 ans). Leur mère ne peut continuer l’exploitation familiale (vigne et vin, fabrication de tonneaux et d’outres à vin).
Il faut placer les enfants pour assurer leur encadrement. Une seule alternative : l’armée ou la religion. Ce sera la religion !

Le jeune Fernando GARCIA entre, à 4 ans, dans un établissement de jésuites à Madrid. Dans un tel milieu, il ne peut échapper à une formation rigoureuse. Il y restera jusqu’à ses 16 ans après avoir effectué ses études jusqu’au niveau supérieur, parcours émaillé des grades d’enfant de choeur, de scout enfin de chef « scout ».

Au sortir du service militaire, grâce à ses relations, la maman(*) obtient un engagement pour le jeune homme à l’HOTEL NATIONAL de MADRID. Le premier emploi de Fernando au service de l’accueil et à celui de la réception de nombreux ambassadeurs, l’oblige à porter la tenue vestimentaire de rigueur (queue de pie, coiffure et gants …) et à faire … beaucoup de courbettes !
Le jeune GARCIA supporte mal cette façon de faire. Il obtient son changement de poste pour servir au Bar de l’Hôtel National. Là il sera au milieu d’un public divers, avec de nombreux « beaux » esprits (médecins, avocats …) Ses qualités seront rapidement appréciées.

    1931 Une date ! …
     Un moment historique dans la vie de l’Espagne.
     La jeune république a besoin de personnel. Des concours de recrutement sont ouverts. F. GARCIA se présente à l’un deux et sera reçu : le voici membre de l’escorte du ministre de l’Intérieur, armé mais sans uniforme. Il suivra les membres du gouvernement dans tous leurs déplacements.
     Les jours sombres arrivent avec la guerre civile.
     Les membres du gouvernement quittent Madrid pour Valence, puis Valence pour Barcelone, Figueras.
     La petite famille de Fernando GARCIA suit (une petite fille, Maria, est née de son mariage avec Maria de la Paz Gonzalès, madrilène de naissance).
     L’issue de la révolte du gouvernement ne fait plus de doute. Il faudra songer à demander asile !
     Le passage de la frontière a lieu en Février 1939.
    F. GARCIA accompagne sa famille. La Croix Rouge Française accueille les familles des membres du gouvernement en exil et celles du personnel. C’est alors un long voyage en train puis en car, vers Toulouse pour certains et Dijon pour d’autres.
    A son tour, un peu plus tard, Fernando Garcia rejoint le centre de recensement de tous les espagnols qui entrent en France : Perpignan.
Puis il rejoint Nevers et cherche à retrouver sa famille.
     Un jour, par le haut-parleur de son centre d’accueil, Mme Garcia entend l’annonce de son nom. On la recherche ! Serait-ce enfin son mari ?
     Les services de la Croix Rouge mettront les époux en liaison à Nevers en 1940.
     On offre aux espagnols la possibilité de rejoindre le Mexique. De nombreux docteurs, avocats, chercheurs …acceptent l’exil lointain et partiront.
     F. GARCIA et sa femme ont encore leurs parents en Espagne. Partir ce serait les abandonner : ils resteront en France coûte que coûte. On apprend que l’usine Saint Jacques de la ville industrielle de Montluçon embauche. Fernando s’y présente, il sera recruté.
Reste à trouver un logement et regrouper sa famille … Ce sera à Lavault Sainte Anne qu’il trouvera asile.
     Madame GARCIA fait des ménages pour arrondir la fin du mois et la petite Maria ira à l’école Lamartine de Montluçon, face à l’Hôpital. Le trajet de Lavault à Montluçon nécessite de nouvelles privations pour assurer le paiement du car. Parfois même les petites copines de Maria récoltent quelques sous pour aider Maria …

     1940
    L’usine St Jacques sera fermée aux ouvriers français … Dans la colonie espagnole « montluçonnaise » c’est la consternation. Où chercher des emplois en une telle période ?
     Le bouche à oreille fonctionne et l’on apprend que la région des Colettes est le siège d’importants chantiers d’exploitation des Bois.
Un certain M. GROSLIERE, marchand de bois à Louroux de Bouble connaît la main d’oeuvre potentielle que forment réfugiés et étrangers. Il leur fait appel.
Qu’importe le travail, il faut travailler pour vivre.
     A l’appel d’offre, M. Garcia se déplacera. Il sera accepté, mais où loger ? Après avoir visité le pays, il trouve que Lalizolle est un charmant village proche du lieu de travail, où l’on trouve de tout !  Mme Garcia, la citadine, fait grise mine. Qu’importe ! le contexte du travail à proximité l’emportera ! Ainsi, un jour, les Garcia rejoignent Lalizolle … à pied depuis la gare de Louroux, à travers bois par Coutansouze comme on le leur a indiqué, un long chemin à meurtrir les pieds peu endurcis. Ils trouvent un logement dans le bâtiment ancien de la ferme de la famille BARREL, en face de l’épicerie bourrellerie d’Eugène Barrel au bout de la Place de la Liberté actuelle, en direction de la rue Ramée.
     Hélas ! quelque temps après, il leur faut accepter de partager un espace réduit avec une autre famille espagnole réfugiée en France : les MINET. Deux chambres et une cuisine, un espace minimum à partager. Quelle vie privée ! Dans la même ferme, il faudra héberger aussi, à son arrivée au pays, au grenier, un certain Juan BAUTISTA. Mme Garcia, courageusement, s’occupe du linge de Juan et le convie à la table.
     L’attrait de réelles possibilités d’emplois attire un grand nombre de réfugiés espagnols principalement, mais aussi italiens, polonais. Ces emplois sont peu rémunérés mais leurs lieux sont propices à l’évasion dans la nature, en cas de coup dur, vers les bois du pays. 

     DU CÔTÉ de Lalizolle, les familles espagnoles portent des noms aujourd’hui familiers : AGUILAR, GARCIA, DIAZ, BOLERO, MINET, « MALAGA », PEREZ ainsi que les célibataires d’époque BAUTISTA, VITANDO, LUNES …
Ces réfugiés n’ont pas le réflexe communautaire.
     Chaque famille, face à bien des difficultés, dont la première est la recherche d’un logement en terre étrangère, tente de survivre au jour le jour. Le temps de guerre ajoute à ces conditions difficiles de nouvelles restrictions. Cette insécurité permanente marquera à jamais la mémoire des enfants.
     Isolés par les espaces de leurs chantiers aux bois, les pères retrouvent parfois le plaisir du retour commun à pied ou en vélo sur les chemins mal carrossés. Ils redécouvrent –ou découvrent- les gestes ancestraux des faiseurs de bois (bûcherons à bille, bûcherons à charbonnette, charbonniers).

V. AGUILAR et TORERO sont affectés aux chantiers des charbonniers.
Le charbon de bois est particulièrement recherché en tant que matière combustible. Pendant la guerre où l’essence est rationnée, il est le combustible du système gazogène équipant les rares véhicules autorisés à circuler.
J. BAUTISTA, F. DIAZ, M. MINET pour n’en citer que quelques-uns, réduisent le bois de chauffage à stères.


     Tous manient gouyat, scie à bûches, haches, passe-partout et la … chèvre « le père la pipe », lui, est conducteur d’attelage à tirer le triqueballe (encore appelé traîneballe).
     Leur journée de travail est continue. Par temps froid, il fait bon se réchauffer et réchauffer le fricot sur le brasero de fortune brûlant le charbon de bois.
     Au moins y-aura-t-il un peu de bois pour le poêle de la maison car les bûcherons rapportent chaque jour un précieux fardeau de bois sur le dos ou sur le porte-bagages du vélo pour les plus chanceux. Les gants en laine protégeant les doigts engourdis par le froid de l’hiver seront rapiécés sans cesse chaque soir au retour du travail.
    Le temps de guerre est parsemé d’alertes, de peurs, de risques permanents pour tous mais encore plus pour « les Réfugiés ».
     Les bois deviennent des lieux de passages de réfugiés de toutes origines, des lieux de refuge aussi pour une nuit, quelques nuits ou davantage.

     1943
     Un matin qui s’annonçait comme les autres.     
     F. GARCIA est occupé à se raser. Madame GARCIA voit par la fenêtre qui donne sur la rue, se profiler des ombres de tous côtés ! Elle s’approche des carreaux : la maison est encerclée par des gendarmes. A peine a-telle le temps de crier pour avertir son mari qu’on frappe impérativement à la porte !
    
F. GARCIA est prié de rassembler quelques effets et de descendre dans la rue. Aucune explication ! « C’est un ordre ! » Dirigé, encadré par deux gendarmes vers la mairie du bourg de Lalizolle, le malheureux se rend vite compte qu’il n’est pas le seul à faire l’objet de cette opération.
    
Les « réfugiés » sont peu à peu rassemblés. Ils attendent là, interdits, sans comprendre, dans la grande salle de la mairie. Ils attendront longtemps. Des camions arrivent en cascade, dans un bruissement de moteurs. Une affreuse nouvelle circule alors : service du travail obligatoire en Allemagne !
    
Toujours sous la garde vigilante des gendarmes, on embarque les « étrangers ». Les au revoir sont évidemment déchirants d’émotion mais demeurent dignes. M. Souchon le boucher, aura juste le temps de glisser un panier de casse-croûte aux réquisitionnés.
      Un des gendarmes confirme la destination des malheureux. Ils embarqueront en train à Saint Bonnet ou Gannat.
     Il ajoute qu’à l’approche de la gare de Saint Germain des Fossés le train ralentira et sifflera.
     « Sautez tous ! C’est votre dernière chance » ajoutait-il.

     A la gare d’embarquement les « Lalizollois » montent dans le même wagon. Dans le wagon, tous les réquisitionnés sont attentifs au trajet du train. Lorsque le moment est venu, à l’approche de Saint Germain des Fossés, V. AGUILAR plus intrépide, sent l’encouragement nécessaire à prodiguer à ses voisins. Puis à l’instant décisif, il crie : « Sautez ! Mais saute donc, ajoute-t-il à F. GARCIA qui hésite ». Victor AGUILAR le pousse brusquement dans le dos.
« Me cavo en dios » ! rétorque son ami dans leur langue natale au moment où le vide les happe.
     L’atterrissage se fera fort heureusement sans dégâts. On se retourne, on s’appelle. Minet ne répond pas ! (on apprendra plus tard qu’il n’a pas sauté).
   Vite, il faut se cacher puis prendre la bonne direction : celle du retour au Pays.
    Ils marcheront toute la nuit et rejoindront Lalizolle et les greniers des maisons pour s’y cacher.
     C’est le début d’une longue période « d’inexistence ». Personne ne doit savoir hormis le ravitailleur. Il faudra rester prudent longtemps pour protéger les uns et les autres.
    
Madame GARCIA qui assure le ménage à l’école est en contact avec la dame d’école, Madame BOUSSANGE. Cette dernière questionne souvent : « Ayez confiance Madame GARCIA, dîtes-nous si M.GARCIA est au Pays ? Nous pouvons l’aider»
     Comment l’épouse du fugitif aurait-elle pu deviner l’activité de résistant du maître d’école Amédée BOUSSANGE ?
     Chacun dans son environnement se tait. La confiance est perdue par trop d’exemples de dénonciations.
     Ce temps de cache égrène lentement les longues heures de jour : il faut éviter les confessions aux miliciens qui peuvent arriver … sans prévenir.
     Souvent les fugitifs se sentent prisonniers comme des rats malgré les attentions de leur famille. 
    Sous le martèlement des coups à sa porte, un soir J. COUTARD, tenancier d’un café, doit ouvrir.
Deux gitanes lui apparaissent, bigrement maquillées, dans l’obscurité … et abordent le cafetier d’une voix …mâle teintée d’un fort accent espagnol.
     V. AGUILAR et l’un de ses comparses, VITANDO, venus quémander une bouteille de vin ont choisi ledéguisement pour passer inaperçus.
     Les réfractaires aux ordres du STO resteront de longs mois avant de réapparaître dans le bourg à visage découvert, prêts à reprendre leur chantier aux bois.