Petits metiers

Les petits métiers qui se perdent

Michel ROUMY

LA consultation des registres des comptes de la ville de Montferrand pour l'année 1485 nous apprend que le 4 août les consuls achetèrent à : « Jean Peyron et Antoine Chapelle du lieu de Lizolle, près Ébreuil qui s'engagent à fournir aux Consuls (de Montferrand) 200 douzaines de traits de guerre à ferrer dont 20 douzaines pour arbalètes de passe ; livrables 80 ou 100 douzaines le samedi prochain venant en huit, le reste à la Toussaint et ce moyennant la somme de 11 livres dont ils ont reçu comptant 20 sols ; le 12 novembre et le 12 décembre quittance de ladite somme* ».

Voilà la preuve que certains de nos ancêtres étaient spécialistes réputés en flèches, traits, carreaux ou dards en tout genre puisque à la prise de commande, ils s'engagent sous moins de huit jours à en livrer la moitié (donc en prenant sur leur stock).

Nous les savions sabotiers, écuelliers, tourneurs sur bois, sibraires (fabricants de seaux et récipients), en un mot habiles à tirer le meilleur parti de la forêt des Colettes et autres grands bois. Nous ne leur connaissions pas cette autre pratique … et qui nous dit que leur gamme de production n'allait pas jusqu'à la fabrication des arcs et des arbalètes ? Relevons surtout que leur réputation s'étendait au moins jusqu'à Clermont, Vichy, Moulins, Montluçon et peut-être plus. Pourquoi le marché fut-il confié à nos compatriotes, plutôt qu'à d'autres ? Notre connaissance du commerce des projectiles au Moyen-Age est trop mince pour apporter ici une réponse avisée ; disons qu'ils étaient les meilleurs, et qu'en matière d'armes comme en toute chose « le prix s'oublie, la qualité reste ».

 Deux cheminements possibles de Montferrand à Lalizolle repérés sur la carte de Cassini, le plus direct par Ébreuil, l’autre par Saint- Gal et Chouvigny.

Les Peyron et les Chapelle :
Ces familles étaient bien du pays et nous les retrouvons au terrier de Nades en 1430 :
- Guillaume Peyron alias Darbounet paroissien de Glizolle confesse devoir : deniers tournois, froment, gélines pour ses biens -dont un champ appelé le Girondel (ou Giraudel) tenant le chemin allant de Glizolle à Veauce.
- Guillaume Chapelle, aussi paroissien de Glizolle, confesse devoir idem : deniers tournois, froment, avoine, gélines pour ses biens -maisons, granges, pâtures, etc- parmi lesquels :
Un pré sur le chemin de Glizolle à Montdemergue
Un pré au terroir de Prat Cassy, un appelé le pré Mesclier, un pré appelé le Girondel
Une terre au mas de la Faye

En 1495 au terrier de Chouvigny, ces deux familles apparaissent très liées et habitent au mas Autissier*** de la paroisse de La Lizolle : Antoine Chapelle pour lui et Péronnelle Barrelet veuve d'Étienne Chapelle ; Étienne Boyron pour lui et Françoise Chapelle femme de Guillaume Simonet ; Antoinette Chapelle soeur de Françoise, filles de feu Guillaume Chapelle frère germain dudit Jehan Chapelle père dudit Antoine ; Antoine Chapelle le Vieux pour lui ; Guillaume Fraillon et Étienne Fraillon son neveu ; Antoine Peyron fils feu Gilbert pour lui et Jehan et autre Jehan Peyron ses frères ; Jehan Peyron fils d'Antoine au nom de son père … doivent ensemble 25 sols 6 deniers tournois, 4 livres et un quarton de cire, 3 quartes d'avoine mesure de Charroux et 6 gélines pour un mas de la Faye où il y a peasons, courtils, orts, aisancements** et tènement de 50 septerés de terre tenant au bois de la Begoarde et du rif qui sépare les seigneuries de Chouvigny, Nades et La Lizolle -le chemin tendant dudit La Lizolle à Charroux traversant ledit mas de nuit-.

* Tome second de l'inventaire des archives communales de Montferrand par E. Teilhard de Chardin (page 335).
** Pâtures, jardins, champs, aisances.
*** Emplacement non encore déterminé

TRAITS … d'humour et sourires :
Pouvons-nous imaginer nos amis Peyron et Chapelle tenant un banc de produits du terroir aux grandes foires régionales -comme celle de la Sauvagine à Montferrand-. Pêlemêle sur l'étal, des écuelles, des seaux, des sabots, des arcs, des traits, des flèches et des toupies pour les enfants sages ; en guise d'enseigne un calicot avec écrit en gothique :
« À L’AS DE CARREAU »
Et pourquoi pas, pyrogravées sur les bois, des formules touristiques de bon goût :
Un bonjour de La Lizolle
Souvenir de la forêt des Colettes
Un tien vaut mieux que deux tu l'auras

Le TRAIT ou carreau :
La lecture de sites spécialisés (dont musée de l'archerie à Crépyen- Valois) apprend au profane que la tige, soigneusement équilibrée, avait environ vingt centimètres de longueur sur deux d'une section ovalisée (pour, peut-être, mieux épouser la gorge de projection dans l'arbrier). Les dards en fer étaient forgés selon le résultat voulu : couper, assommer, percer en écartant les mailles de la cotte. Mieux, le vireton lui, avait des barbes d'hameçon afin de rendre son extraction impossible sans déchirement des chairs.
Comble de raffinement, le dard était juste emboîté sur la tige de bois pour qu'en retirant la flèche il (le dard) reste fiché dans la plaie. Des ailettes en bois ou en cuir inclinées les unes par rapport aux autres faisaient vriller le carreau qui prenait de la vitesse.
Rappelons que Jeanne d'Arc au siège d'Orléans réclamait par écrit à la ville de Riom un millier de ces traits. Alors La Lizolle et alentours, centre de fabrication d'armes (comme Thiers pour la coutellerie) ?

 UN TRAIT … TRÈS CÉLÈBRE !

De tout temps, entre les manières de se défendre et celles d’attaquer, il existe une course à la domination.
1190 :
C’est le temps où la tour ronde s’érige en tout point stratégique de défense.
Le roi de France décide d’en faire usage pour le Louvre royal de Paris et pour tout le domaine royal de France.
Parallèlement, les moyens d’attaque se perfectionnent grâce à la reprise de deux procédés déjà employés par les Romains : le balancier à contrepoids et le ressort.
Dans le domaine de la défense individuelle, on pensait que les cuirasses des chevaliers les mettraient à l’abri de tous les chocs. Elles ne résistèrent pas à la force de pénétration du projectile lancé par l’arme nouvelle : l’arbalète.
Le carreau, plus lourd, a une plus grande force de pénétration, d’autant que la détente de l’arbalète lui confère une plus grande vitesse.
Haubert, écu ne résistèrent pas !
L’arbalète à l’époque devient une arme véritablement démoniaque.
L’Église qualifie de péché son emploi !
Les chevaliers s’interdisent de l’utiliser … Tuer de cette façon, de loin, sans risque, un autre chevalier est contraire à l’honneur ! Cette arme devient une arme de gueux ! Or des gueux payés par les princes sont employés dans leurs armées pour tuer les chevaliers : on les appelle les routiers.

1199 :
Richard Cœur de Lion est roi d’Angleterre. Ses possessions en France sont nombreuses. De par sa mère, il est aussi Duc d’Aquitaine et comme tout seigneur, il doit régler quelques différends avec ses vassaux félons.
Ainsi, le 26 mars 1199 assiège-t-il le château de Châtelus en Limousin.
Il est accompagné d’une bande de mercenaires dont le capitaine se nomme Mercier.
Un trait d’arbalète, lancé depuis les remparts, atteint le roi à l’épaule gauche.
Cœur de Lion en a vu d’autres … Hélas, le retrait du carreau se fait mal, la pointe ne peut être extraite, la blessure s’infecte.
Le roi s’affaiblit considérablement en quelques jours.
Les routiers prennent le château. Ils tuent tous les défenseurs, sauf l’arbalétrier qu’ils conduisent au mourant. On raconte dans les chroniques anglaises que le roi, en présence du tireur, lui aurait demandé pourquoi il l’avait visé. L’arbalétrier aurait répondu : « Tu as bien tué mes frères et mon père. Je me suis vengé ! »
Le roi aurait ordonné de relâcher son meurtrier.
Mais lorsque le roi s’éteignit, Mercier, le chef des routiers aurait fait écorcher vif l’arbalétrier avant de le pendre