Chantiers de jeunesse


Les chantiers de Jeunesse (1ère partie) Pierre BUVAT



Leur fonctionnement de 1940 à 1944. Interférences avec les maquis de la région.

1 – Situation de la France en Juin 1940 Au moment de la débâcle, le choix ne se pose pas encore entre résistance et collaboration, mais entre armistice et refus de l’armistice. Le 17 juin 40, le maréchal Pétain, président du Conseil, annonce qu’il faut cesser le combat et traiter avec les Allemands. Le lendemain, le 18 juin 40, le Général de Gaulle, sous-secrétaire d’état dans le Gouvernement Paul Reynaud, lance, de Londres, son célèbre appel pour continuer le combat, invite les responsables politiques et militaires à le rejoindre et exhorte les commandants militaires dans nos colonies d’Afrique et d’Océanie à refuser l’armistice. Mais le Maréchal Pétain apparaît pour une majorité du peuple désemparé devant la défaite, comme le seul sauveur. Le 10/07/40, le Parlement réuni à Vichy (au Casino) lui accorde à une forte majorité les pleins pouvoirs. C’est la condamnation de la République.

2 – Les ambiguïtés de la Résistance en 1940 Certaines personnalités de la droite politique, si elles sont farouchement opposées à l’occupant, ne sont pas en 1940 en désaccord avec Pétain qui vient de se prononcer pour un ordre nouveau et pour une révolution nationale. Ce n’est qu’à partir de 1941 et 1942, suite aux lois antisémites et à la suppression des institutions démocratiques, que la Résistance Française va se structurer et entrer en opposition totale au gouvernement Pétain.

3 – La situation militaire et l’état de la jeunesse Française en Juin 40 L’armée française est dissoute. 1 900 000 soldats sont démobilisés par l’état major français. S’y ajoutent les appelés des classes 39 et 40, soit 86740 jeunes. Des officiers supérieurs se replient en Auvergne. Parmi eux : le général de Lattre de Tassigny, le général de la Porte du Theil. Le 31 juillet 40, le général de la Porte du Theil est nommé, par décret, commissaire général chargé du regroupement des jeunes démobilisés. Il forme ce qui fut appelé initialement « les camps de jeunesse » puis « les groupements de jeunesse » et enfin « les chantiers de jeunesse ».
Pour ces jeunes, rescapés de la débâcle, le général de la Porte du Theil qui a été un pratiquant du scoutisme, va mettre en place une organisation de vie collective, en pleine nature, sur la base d’un système mi-civil, mi- militaire. Son but affirmé : faire participer la jeunesse au redressement intellectuel et moral de l’état français, par une éducation morale, physique et religieuse qui développera le culte de l’honneur et le respect de l’ordre. pratiquer une vie en équipe en accord avec la Révolution nationale prônée par Pétain. De là, naît pour le gouvernement, l’obligation de refaire en France un homme nouveau, but que se fixent les responsables des Anciens Combattants les dirigeants des mouvements de jeunesse, les chefs de l’armée nouvelle et les animateurs de l’université. Pour les uns, c’est l’ébauche d’une armée nouvelle capable de reprendre la lutte contre l’armée d’occupation. Pour d’autres, c’est l’embrigadement d’une jeunesse pour une révolution nationale de type fasciste et en même temps une revanche sur les gouvernements républicains précédents, que l’on accuse d’être responsables de la défaite (cf le procès de Riom)
Le général de la Porte du Theil défendra, tout au moins à ses débuts, l’autonomie des chantiers par rapport aux forces d’occupation.

4 – l’encadrement des chantiers de jeunesse Des écoles de cadre vont être créées, dirigées par des officiers supérieurs de l’armée d’armistice chargées d’encadrer des groupements de 2000 hommes environ. Le 12/08/40 , le ministre de l’éducation nationale, dont dépendent les chantiers, autorise la création d’une école nationale au château de la Faulconnière situé sur la commune de Bègues en bordure de la RN 998, qui conduit à Gannat. Un officier d’active, le commandant Dunoyer de Segonzac, est nommé pour la diriger. 140 jeunes aspirants et sous-lieutenants la composent.
Mais bientôt, Dunoyer de Segonzac tend à s’éloigner du régime de Vichy et va entrer en opposition avec le général de la Porte du Theil. L’école va quitter Bègues (Allier) pour Uriage (Savoie) où elle sera définitivement fermée à Noël 42, sur ordre de Laval qui est revenu au pouvoir. Le général de Lattre de Tassigny qui a été nommé en Juillet 40 commandant de la XIIème région militaire à Clermont Ferrand, installe une école des cadres de l’armée d’armistice au château d’Opme près de Gergovie (63).
Jusqu’en Janvier 42, de Lattre fit preuve d’allégeance au maréchal Pétain, comme le relatent plusieurs historiens, dont Gérard Amouroux ; mais en novembre 42, après l’invasion de la zone libre, il est arrêté et interné à Vichy ; puis il s’en évade et gagne Alger en septembre 43. De là, il prendra la tête de la première armée française qui débarquera en Provence en 1944. L’école de Theix dans le Puy de Dôme, avec le général de la Chapelle, fut aussi, à partir de Mars 41, une école des cadres des Chantiers, qui forma de nombreux chefs de groupements et chefs de groupe.

5 – L’organisation des chantiers de jeunesse En Septembre 1940, 46 groupements de 2000 hommes chacun sont installés dans le Massif Central, les Alpes, les Maures, les Pyrénées, et couvrant 6 régions (Lyon, Marseille, Toulouse, Montpellier, Clermont Ferrand) avec un commissaire régional à la tête de chacune d’elles. Ces 46 groupements sont dirigés par un commissaire général, le général de la Porte du Theil, assisté d’un état major installé à Châtel Guyon. Ils portent les numéros de 1 à 46. Chaque groupement (l’équivalent d’un régiment) est divisé en une dizaine de groupes de 150 à 200 hommes qui fonctionnent par équipes de 15. Le Commissariat Régional de Clermont Ferrand dirige 7 groupements : Tronçais (n° 1) Pontgibaud (n° 5) Messeix Montmarault (n° 39) Murat (n° 40) Châtel Guyon (n°42) Courpière (n° 44).

C’est du groupement de Montmarault que dépendent les camps de jeunes installés à Boënat, Coutansouze, Veauce et Louroux de Bouble. Tout au début, les camps de jeunes sont installés sous tente, dans des conditions précaires. Au printemps 41, apparaissent des baraquements en dur, plus confortables, construits par les jeunes.
Les activités les plus courantes de ces jeunes sont orientées vers :
   • des travaux agricoles (remise en culture de terres en friches, maraîchage)
   • des travaux forestiers (coupe de bois de chauffage, fabrication de charbon de bois utilisé pour les gazogènes)
   • restauration de villages déserts.
   • Empierrement de chemins de terre

Le groupement de Tronçais (n° 1) a dressé un bilan des travaux effectués en 1941 :
   • Fabrication de 1337 tonnes de charbon de bois, soit 4 tonnes par jour en moyenne.
   • 26 000 stères de bois de chauffage coupé.
   • 300 stères de bois pour la papeterie.
   • 1 400 mètres cubes de bois d’œuvre.
   • 210 000 mètres linéaires de bois de mines.

Chaque groupement est équipé d’automobiles, d’ambulances, de motos, de chariots attelés, de bicyclettes, de cuisines roulantes.
A titre d’exemple, voici le programme d’une journée :
« Le camp s’éveille à la sonnerie réglementaire du clairon, 6h30 l’été, 7h l’hiver. Une fois sortis des baraquements et rassemblés, les jeunes exécutent une série d’exercices physiques commandés au sifflet par un moniteur.
Dix minutes plus tard, c’est la toilette, en plein air, par équipes le long d’auges de zinc, alimentées par un tuyau percé de trous.
Vient ensuite le petit déjeuner, ou plus exactement, le jus à base d’un mélange torréfié d’orge (le café n’existe plus sur le marché depuis la guerre).
A 7h30, c‘est la cérémonie du salut aux couleurs suivie d’une heure d’éducation physique et sportive, puis d’une heure de cours et d’atelier.
Des jeux libres (foot, basket, pelotes) sont organisés avant le déjeuner.
L’après-midi est réservé au travail en forêt ou aux champs.
La journée se terminera par le dîner, la réunion des chefs et la veillée.
Couvre feu à 21h30. »

Début de l’année 41, le stage dans les chantiers passe de 6 à 8 mois et devient obligatoire pour les citoyens des classes du contingent.

6 – La presse Un bulletin hebdomadaire officiel contenant informations , réglementations et décisions gouvernementales est diffusé dans les 47 groupements.
Chaque groupement a son bulletin : « France-ralliement » (groupe 5 de Pontgibaud) « L’étendard » (groupe 14 de Courpières) « L’aiguillon » concerne la région Auvergne.
Des écrivains collaborent à cette presse contrôlée par les services gouvernementaux de Vichy : Henry BORDEAUX Henri POURRAT Guy des CARS Jean GIONO (à suivre)