Bons bouchons

Les bons bouchons bourbonnais

Michel ROUMY

LES PATENTES ou licences de vente de vin sont bien anciennes comme étant un moyen -parmi tant d'autres- d'engranger des sous dans les caisses de l'Etat. L'Etat d'alors confiait la perception des contributions (indirectes) à des adjudicataires de la Ferme Générale des Aydes; ces fameux Fermiers Généraux qui, pour beaucoup, finirent sur l'échafaud de la Révolution. Au pied de l'escalier de cette grande administration, les employés, surnommés « les rats de cave », fouinaient autour des fûts pour traquer et pincer les contrevenants au payement des taxes sur le vin bu ou à boire.

En guise d'enseigne, par une branche de sapin au dessus de sa porte, l'aubergiste indiquait que chez lui le vin se vendait au détail, pinte par pinte. On disait aussi « vente au bouchon » et ce nom de bouchon est resté en région lyonnaise pour désigner un estaminet, d'apparence modeste, à la carte copieuse et goûteuse.
Concernant la branche de sapin, la sagesse populaire rajoutait « A bon vin, pas besoin d'enseigne » et ce proverbe fut un temps slogan de la maison Michelin qui se démarquait du battage publicitaire de ses concurrents.

Pour en revenir à la Ferme Générale des Aydes et à ses commis, nous avons déniché des contrats de différentes époques (*) :
Le 27 octobre 1645, Claude Franconnet transférait pour une année son droit de vendre du vin « à pot et à pinte, à table assise » à son confrère François Gauminet, tout les deux hôtes à La Lizolle et le 25 avril 1648 c'était au tour d'Antoine Echégut dit "Gerbouly" (toujours de La Lizolle) d'acquérir ce droit auprès d'un employé de la Ferme des Aydes. 

En 1668, une dizaine de cabaretiers du sud Bourbonnais, dépendants de la recette de Gannat, laissaient la trace de leur commerce chez maître Barde à Charroux ; c'étaient :
1 Gilberte Roulin veuve de feu Sébastien Hugonnet, cabaretière à Bellenaves
2 Saincte Champiat veuve de feu Antoine Bert (ou Bort), cabaretière à Charroux
2 François Aubrun et Gilberte Paturet sa femme, hostelliers à Charroux
3 François Martin et Jeanne Dangeron sa femme, hostelliers à Bellenaves
4 Antoine Rochette et Marie Vitadier sa femme, hostelliers à Chéreil le Cintrat
5 Pierre Roulin et Charlotte Guyot sa femme, hostelliers à Bellenaves
6 Antoine Aufore cabaretier à Louroux de Bouble
7 Antoine Duret et Marie Reynaud sa femme, hostelliers à Chantelle le Château
8 Toussaint Amyot et Jacquette Jouanin sa femme, hostelliers à Chantelle le Château 

« Fut présent en sa personne maître Jean Bigot, receveur des aydes du département de Gannat, sous le bon plaisir de monsieur François Legendre, administrateur général des Aydes de France et autres droits y joints, a sous-fermé pour durant le temps qui est adjoint au sieur Legendre de son bail général des aydes, à commencer le premier jour d'avril dernier pour finir le pareil jour que finira ledit bail général à Annet Giraud, hostellier vendant vin à Chantelle le Château et Ysabelle Roux sa femme, de lui dûment et suffisamment autorisée, pour l'effet des présentes, présent et acceptant c'est à savoir les droits d'aydes, huitième non compris, le droit annuel du vin qu'ils vendront en leur maison, seulement et à un seul bouchon, pendant le temps du présent bail, à pot et à pinte, lequel bail est fait pour et moyennant le prix et somme de 80 livres pour chaque année du présent bail, payable par quart, dont le premier paiement sera et commencera au premier jour de juillet prochain et pour chacun, de la somme de 20 livres, rendu et conduit au bureau du sieur Bigot établi à Gannat, à peine de tous dépens, dommages et intérêts, que les preneurs ont présentement promis et s'y sont obligés par vente et exploitement de leurs biens meubles et immeubles, présents et à venir, même pour emprisonnement de leurs personnes comme pour deniers ??? Royaux et ne pourront prétendre ni demander pendant le cours du présent bail aucune division du prix d'icelui à peine que dessus pour quelque cause et occasion que ce soit »

 Un siècle plus tard, l'Administration se faisait plus tatillonne et soupçonneuse ; les contrats précisent les conditions de transport des pièces de vin et mettent en garde contre tout empêchement fait aux commis de la Ferme lors de leurs contrôles, ainsi le bail de Claude Giraudet, cabaretier au village des Clairs à Sussat et la même année celui de René Patier de Nades ci après :
« Entre Laurent David, adjudicataire général des Fermes Unies de France, dont celle des Aydes, représenté par François Guillemaud, commis receveur à Chantelle, d'une part, et René Patier, boulanger et cabaretier à Nades, d'autre part, sont convenus de ce qui suit :
Savoir que le sieur Guillemaud reconnaît avoir donné au sieur Patier la faculté de vendre au détail dans la maison où est actuellement sa résidence, sous un seul bouchon, pendant l'espace de quatre années et quatre mois commencé au premier mars et fini au dernier juillet de 1781, moyennant la somme de 60 livres … payables en 6 payements égaux … à remettre entre les mains du receveur, en son bureau et sur sa quittance.
A charge du sieur Patier :
1°) de souffrir les charges, marques et exercices des commis du sieur adjudicataire, soit dans sa maison, soit dans les autres endroits lui appartenant -sans exception- toutes les fois qu'ils requérront
2°) de ne pouvoir enlever, ni voiturer, aucun vin sans congé, ni sans avoir acquitté les droits au lieu de l'enlèvement, sur la route et à l'arrivée de présenter et remettre aux commis les acquits des droits avec la charge et marque du vin et en payer le droit pour la vente en gros …
3°) de ne pouvoir prétendre à aucune diminution du prix ni indemnité pour quelque cause que ce soit …
Toutes les charges, clauses et conditions ont été acceptées parfaitement par le sieur Patier qui a promis de les exécuter et payer le prix stipulé pour chaque année et terme dudit abonnement à peine d'y être contraint comme pour les propres deniers et affaires de Sa Majesté, renonçant expressément à la faculté accordée aux cabaretiers abonnés pour le débit de leur cabaret par l'article 10 du titre 7 de l'ordonnance de 1680 de laisser leur commerce et de se faire décharger de leur abonnement à la fin de chaque année.
Fait et passé à Ebreuil le 2 mars 1781 … »

 En tenant compte des nombreux cabarets par village et du peu de documents retrouvés nous en déduisons que ces patentes de marchands de vin « au pot, à pinte, et à table assise », valables généralement pour quatre années, devaient se reconduire tacitement, sans avoir à se renouveler devant notaire.
(*) archives de Maîtres Rouher, Delarue et Barde respectivement notaires à Sussat, Nades et Charroux