Retour des prisonniers


1945 : Enfin le retour des Prisonniers Roger MALAPAIRE


Qui sont-ils ?

Pour Boënat
: Henri Mansat – Marius Renoux – Alfred et Albert Daniel – Albert Suchet – Alphonse Suchet – Octave Bouchard – Paul Ray – Pierre Martin – Amédée Gi raudet – Gabriel Tourret – Marc Champomier – Ernest Malapaire – Jean Grignon – Émile Guillou – Pierre Casté – Robert Desfretière – Lucien Constant – Léon Redon – Léon Janton.
P
our Lalizolle
: Alfred Boudard – Antoine Lescure – Jean-Baptiste Renoux – Gabriel Conduché – Eugène Tourret – Armand Giraudet – Roger Corbet – Dufour Fernand.
A Boënat, le premier arrivé début 1945 fut Marc Champomier, le second Ernest Malapaire, le troi- sième Henri Mansat qui revint malade et décéda peu après son retour.

Petit à petit ils revinrent tous. Le dernier, fin 1945, fut Gabriel Tourret. Le plus jeune était Albert Suchet. Son père, Alphonse Suchet ancien combattant de 1914 avait demandé à monsieur Souillat, père de Henri que nous avons bien connu, d’aller chercher son fils à la gare de Bellenaves avec son petit car. Le drapeau des anciens combattants tenu bien haut par le père Alphonse accom- pagné des prisonniers déjà rentrés.

Au retour, ils ont fait halte au restaurant de « La Croix des Bois » chez Eugène Malleret où ils ont bu le vin vieux.
Tous de retour, il fallait bien fêter l’événement tant attendu !
Un premier banquet eut lieu à Lalizolle offert par la commune, (mais je crois, uniquement aux anciens prisonniers) chez la Marie Mathé. Pour contenir tout ce monde un parquet fut installé place de l’Église, cela fin 1945.
L’année suivante, en 1946, c’est à Boënat que décida de se réunir l’association des prisonniers de Lalizolle, sous la présidence de Paul Ray. Ce deuxième repas eut lieu chez mes parents. C’est ma mère, Germaine Malapaire, qui fit la cuisine accompagnée de madame Mathilde Mercier sa voisine. Les serveuses étaient : Thérèse Bordat, Denise Giraudet, Raymonde Besson, et peut-être Denise Echegut.

De tout cela, il ne reste que très peu de souvenirs ! Je cite de mémoire, veuillez donc excuser si je fais des oublis.
J’ai bien cherché trace d’un menu mais hélas je n’ai rien trouvé. Par contre je me souviens très bien des truites à la meunière, pêchées ou plutôt prises à la main dans le ruisseau de la « Veauce » et cela à Boënat par Joseph Bordat dit « Jo ».
Moi qui ne suis pas pêcheur, c’est à cette occasion et avec lui que j’ai pris mes premières truites. Cela fait soixante ans !
Il y avait aussi du civet de lièvre fourni par un très bon chasseur de Boënat qui a malheureusement disparu accidentellement en 1953. Il était très estimé dans la commune et les environs, il exerçait le métier de coquetier : Raymond Desmaison, regretté de tous.
A cette époque, les frigidaires et congélateurs n’existaient pas. Il fallait que le gibier soit tué quelques jours avant le repas. Aussi la Germaine avait bien choisi son chasseur, le meilleur bien sûr.
« Raymond, il me faut deux gros lièvres pour le banquet des prisonniers, mais pas des lièvres achetés dans tes tournées, des lièvres de Boënat. C’est possible ? »
« Oui Germaine, les lièvres de Boënat sont les meilleurs, pour ça vous pouvez compter sur moi, vous les aurez vos lièvres »
Le jour « J », le Raymond accompagné de son fidèle Taïau partit en chasse, direction « Les Ribergers ». Le soir, en passant, il laissa un superbe lièvre sur la table.
« Demain, c’est promis, vous aurez le second Germaine »
Le lendemain, ce fut un autre lièvre tué dans la « Vente Vieille » que ramena Raymond.

Bien que la guerre fût terminée depuis environ 18 mois, les tickets d’alimentation existaient toujours, et le pain dans les boulangeries était le pain noir.
Pas question pour la Germaine de faire manger cette saloperie ! une autre solution s’imposait.
Le meunier de Boënat, le Jean « Trente Sous » était là pour faire de la bonne farine blanche. Il n’était plus surveillé par la milice de Vichy. Pour cause : il fallait aussi un boulanger pour faire le pain !
Qu’à cela ne tienne, la Germaine demanda à la Maria Cartoux si elle voulait bien lui rendre ce service (un de plus !)
« Bien sûr, ma p’tite, tu l’auras ton pain, « le Charles » chauffera le four et moi je ferai le pain, et tu verras, il ne sera pas « manqué ».
« Ils ont assez souffert en Allemagne, nous allons les soigner tes convives ».
La pâtisserie fut faite par Gabriel Tourret, pâtissier de son métier avant la guerre, métier qu’il abandonna à son retour pour celui de mineur à la mine de La Bosse, salaire oblige.
Il fit la pâtisserie chez mon grand-père, le Toenne Rabiche. Deux pièces montées de choux à la crème, des brioches mousseline, des meringues bien croustillantes.
« Chez le vieux » comme il disait, il était tranquille, pas de femmes autour de lui pour lui donner la migraine ! Et puis il pouvait faire cuire ses gâteaux dans le four à pain que chauffait le grand-père Antoine. Les pièces montées terminées, il me confia la tâche d’en emmener une, lui emportait l’autre.
Pour mes bras de dix ans, c’était beaucoup ainsi qu’une très grande responsabilité. Je m’en souviens comme si c’était hier. Par une journée de Novembre, venteuse et brumeuse. Bien content quand je fus arrivé sans accident !

Pour le vin c’est un marchand de Gannat, Ernest Gros, qui conseilla mes parents pour un vin en provenance d’Algérie dont il avait eu une récente livraison. Il fournit aussi le champagne « Mercier ».
A cette époque à Boënat et certainement ailleurs, le mot solidarité n’était pas un vain mot mais bien une vivante réalité.