Le meneur de loup

Mémoire vive : le meneur de loups
Michel Vivier

Il y a quelque temps déjà, Marie JEANTON de BOËNAT recevait deux représentants de l’Association du « Pays de Lizolle ».
L’évocation des temps anciens ne pouvait se faire sans parler … des loups !
« Ah ! si j’ai pu en entendre parler des « meneux de loup » ! … mais bien sûr, par ma grand mère Mélanie.
Mélanie MARET était aussi née à BOËNAT, aux Chenevières.
Ce qu’elle allait raconter à sa petite fille Marie concernait ses propres grands-parents ou arrières- grands-parents. On ne savait plus très bien pour des histoires transmises de génération en génération.
Les ancêtres de Mélanie en cette période lointaine habitaient une humble chaumière dans les bois, comme les nombreux foyers locaux.
Ils possédaient une vache qu’ils pouvaient laisser paître sur le « pelou » dans la forêt. C’était un usage, utilisation d’un droit depuis des temps immémoriaux.
Un soir, ils n’entendirent plus le son de la cloche signaler la présence de l’animal. L’aïeul de Mélanie se mit à la recherche de la fameuse vache. Yeux écarquillés, oreilles aux aguets : point de signal de la présence du bestiau .. La nuit était tombée ; peu à peu le brave homme s’était éloigné. C’est alors qu’à travers le réseau des arbres, une lueur intermittente attira son attention.
En s’en rapprochant, il devina un feu où régnait une grande animation.
Sans bruit il s’en approcha. Brusquement il fut surpris par l’apparition d’un être étrange, sorti on ne sait d’où.
« Ta vache est là … T’a pas b’soin d'la cherchà ! »
Le meneur de loups … pensa le pauvre homme ! … Le malheur est sur nous. Il fut conduit vers le foyer autour duquel il distinguait là les loups à deux pattes recouverts de peaux de bêtes, les chiens et les loups apprivoisés.
Était-ce un quartier de la vache qui grillait … sur les braises ? Il n’osait y penser …
« Te vas t’rentourner che te ambé la clochà d'la vache. Te bailla doe compagnons pa t’en aller ei t’ faudra lo paya. »
Le retour du pauvre homme se fit sans un mot, par la nuit noire, entre les deux loups. Arrivé à la moesou il partagea la tourte en deux et tendit un chantau à chacun pour paiement … de leur accompagnement.

« Et bien savez-vous dit alors Marie en s’adressant à ses deux auditeurs attentifs, cette cloche, je vais vous la montrer !
Dans la maison des Chenevières de mon grand-père, elle avait sa place, sur un rayon, dans le petit placard au-dessus de la bassio ».
Depuis toujours Marie avait entendu sa grand-mère lui dire :
« Faut pas y touchà ; cou ei la clochà d’la vachà q’lo loups ont mingeà ». Comme convenu on n’avait jamais parlé de la confiscation de l’animal, de peur que les loups ne reviennent, menaçants ; et pourtant, on savait bien, dans le petit peuple des bois que plusieurs foyers avaient subi les loups, leurs manigances.

Même que petit à petit on avait fini par cerner leur identité, sans aller plus loin. La suspicion avouée ne pouvait qu’attiser les haines entre familles … De toute façon ça portait malheur d’en parler.
Peu à peu l’objet perdit de son aura « Faut la gardà, cou foe pa la jetà ».
Petite fille curieuse, intriguée mais pas sensible aux superstitions, Marie avait joué et fait sonner à nouveau la clochette …

Mais à l’époque c’était une autre atmosphère dominée par les peurs et donc les croyances …
Marie JEANTON se leva et avertit de son retour par un tintement de cloche … de la vache enlevée par les loups. Un sacré témoignage !
Elle nous confia qu’elle fut réellement troublée à la lecture des contes des auteurs auvergnats (ANGLADE, POURRAT). Car dans les récits qu’ils tenaient des gens d’AUVERGNE d’autrefois, on retrouvait les mêmes faits et les mêmes croyances que celles du Pays.
Lisez le conte du meneur de loups d’Henri POURRAT, vous verrez bien ! 

Témoignage de Marie JEANTON
Propos recueillis par Michel VIVIER et Roger MALAPAIRE