Le lievre de la foret

Le lièvre de la forêt des Colettes
Robert MÂLE

Le PAYS DE LISOLLE est une véritable île au milieu des bois qui le cernent de toute part : Bois des COLETTES, Bois de VEAUCE, Bois du CHÂTELARD, Bois des versants de SIOULE . Les traditions liées à ce caractère l’ont forcément marqué. L’une d’elle ne pouvait que s’y implanter fortement : la chasse. Nous aborderons aussi ce sujet à propos de notre « PAYS ». Avec ce numéro nous l’abordons par le conte. Voici un texte écrit par Robert MALE, texte qui évoque les émois du capucin de la forêt des Colettes à la rencontre de son fatal destin de gibier.
R. MALE, proche voisin de la cité minière de COMMENTRY, Auteur de « Le Creuset Commentryen, Les Mines des FERRIERES au XIXème siècle, au XXème Siècle, ,CONTES ET MÉCOMPTES du BOCAGE BOURBONNAIS et de ses MARCHES.

OCTOBRE embrase la Forêt des Colettes.
Dans les tranchées de kaolin roses et blanches de la Bosse, les chênes commencent à roussir, l'or fondu des bouleaux frémit et quelques cerisiers flambent éperdument. Aux feuillages des hêtres, le soleil amis le feu et l'incendie court au long de la route jusqu'à la Croix des Bois et l'enclave des Fayes où il s'éteint pour laisser place au bocage.
L'horizon est rouillé aux bois Jaumal. Ruisselets et ruisseaux dévalent vers l'orient, pour aller gonfler la Bouble puis la Sioule.
Le ravin, profond patchwork de prés jaunis, de chaumes gris et de landes à genêts verts, cousu d'épaisses haies vives où se dressent quelques frênes blonds, s’ouvre au loin sur Bellenaves, invisible malgré son clocher, et, tout au fond, sur Chantelle. On n'aperçoit point la voie ferrée Montluçon- Gannat qui, de Louroux de Bouble à Saint-Bonnet de Tison, impose à la forêt sa frontière ; mais en hiver, quand les vents sont favorables, il arrive que le cri d'alarme de l'autorail abordant le viaduc de la Perrière ou s'engouffrant dans le tunnel du Saut du Loup, réussisse à percer le rideau défeuillé des grands arbres. Quelquefois même, de la vallée, monte la rumeur automobile née de l'A 71 qui force le passage entre Bellenaves et Charroux.
Ces musiques barbares ne gênent en rien le grand lièvre roux qui a fait, de cette enclave des Fayes, son domaine. Dès les premiers jours de janvier, quand la neige trahit en pointillés son parcours, il cherche la hase et affronte ses rivaux.
Ses longues pattes nerveuses le mènent du Chemin des Morts au Vallon de la Margotte, du Rond- Point des Fayes à la Font des Fièvres, du Ruisseau du Merrain à la Mouillère du Pinsou. Il connaît tous les fossés, tous les talus où croissent le courbe et flexible sceau de Salomon et le délicat myosotis, la silène blanche au calice gonflé, le fier compagnon rouge et l'ancolie aux clochettes bleu violet ; il sait le goût amer de l'écorce du saule marsault et celui, sucré, du tendre bourgeon des jeunes pins, l'odeur verte du genêt et le parfum suave du muguet ; ses pattes, la nuit, reconnaissent le gneiss rugueux, l'argile grasse, le sable piquant.
Il sait son territoire.
Aussi ne se hasarde- t-il jamais du côté de Coutansouze, de la Charrière ou même des Roches, car il y a entendu le fracas du bâton à feu ; encore moins au hameau de Villard où vit un vieux bonhomme, toujours en train de roisser avec son chien corniaud Oh! ces deux-là...!

Ce matin d'automne, le capucin vient se jagner dans un pré de mauvaise herbe, où ronces et prunelliers commencent la reconquête de cette terre jadis essartée. Trop proche de la forêt, trop mal exposée, la parcelle a été délaissée par le paysan qui n'y met plus à paître que quelques mélancoliques brebis à la tête dure comme caillou. La saison des noces étant achevée, le lièvre a passé sa nuit à ronger, à choisir le plus tendre, le plus savoureux.
Repu, il sort du bois à longues foulées calmes, se plante quelquefois sur son cul pour regarder, pour prendre le vent.
Afin de ne pas se mouiller le ventre dans la rosée fraîche, il tend ses pattes, allonge ses bonds.
A plusieurs reprises, il rebrousse chemin, change sa voie. Trois sauts latéraux puissants l'amènent enfin près d'un genêt à demi-mort et d'une pousse piquante d'églantier ornée d'un cynorrhodon écarlate ; entre les deux, une épaisse touffe d'herbes sèches dans laquelle il s'enfonce à reculons, son corps épousant parfaitement «le forme », son gîte, que l'humidité nocturne a épargné. On ne voit plus l'animal qui, dans une immobilité absolue, surveille son territoire.

Il y a bien longtemps, un grand-duc est venu survoler l'enclave, une nuit de pleine lune ; mais le maître des lieux, grognant et bondissant, faisait la sarabande avec d'autres mâles autour d'une hase en chaleur, près des Fonts Mazon ; et la vallée des grands hiboux est si éloignée ! Les busards Saint-Martin, qui ont niché dans la parcelle 27 où une récente coupe à blanc laisse place à un début de repousse, ne sont plus un danger pour un lièvre adulte ; non plus que les buses, moyens ducs, effraies ou hulottes.

Le vrai danger, c'est le renard roux, à l'odorat si subtil ; même si le capucin aguerri sait déjouer la chasse commune d'un couple de goupils, la surprise au gîte reste possible, surtout en cette époque de l'année où il ne faut plus compter sur l'alarme donnée par les oiseaux qui n'ont plus de nichée à protéger.
Le grand lièvre se sent bien, au chaud, ses oreilles aux pointes noires rabattues sur le dos. Ses yeux saillants, qui lui permettent de voir aussi bien derrière lui que devant, ses yeux d'éternel chassé, se ferment peu à peu. La terre regorge de parfums que le soleil croissant distille.
Du bois voisin, l'odeur d'humus se marie à celle des champignons : cette nuit, le rouquin a mordu délicatement la chair laiteuse d'une russule et celle, délicate, d'un cèpe gros seulement comme une noix. Qu'on est bien!

Soudain, c'est l'apocalypse. Derrière lui, à quelques pas, le corniaud du vieux de Villard apparaît dans son champ visuel : patte avant gauche levée, museau tendu pour flairer. Le lièvre devine les muscles bandés dans une attente impatiente : sans ordre, le chien ne bougera pas. Le maître ne semble pas présent. Faut-il bondir ? Ne vaut-il pas mieux attendre ? Pour l'instant, ne pas même frémir un de ses poils fins, blancs à la base, puis gris, puis roux, avec une pointe noire; yeux et mâchoires sont figés, moustaches immobiles.
Mais l'homme arrive, en contre plongée, terrible. Le lièvre n'a pas une fraction de seconde d'hésitation ; il jaillit. En deux bonds, il est hors de portée du chien pétrifié.
Un crochet, cinq bonds à droite; un autre crochet à gauche l'animal fonce, se faisant le plus bas possible, dans une dérayure.
Atteindre la haie. Pas d'aboi ni de coup de tonnerre : aurait-il rêvé le danger ? Ses yeux lui montrent,derrière, loin, l'homme aux cheveux blancs coiffé d'une casquette crasseuse. Étonné, le lièvre s'arrête, se pose sur son arrière train, pattes de devant en prière, tourne la tête vers le vieux qui lève son bâton noir. Un éclair. En même temps, une grêle d'aiguilles brûlantes perce sa peau, fouaille ses muscles, crève ses entrailles, ouvre les vannes de son sang. Ce n'est qu'en boulant qu'il perçoit le coup de tonnerre qui a pris son temps pour l'avertir de sa mort. Le chien, lâché par un ordre du maître, bondit, fouille de ses crocs le ventre chaud. L'homme arrive, ramasse le capucin par les oreilles, le soupèse, évacue, d'une pression coulant sur l'abdomen de la victime, l'urine qu'il offre en récompense à son complice, puis glisse le cadavre dans la grande poche dorsale de sa veste, pattes sortant d'un côté, oreilles de l'autre.

Devant la maison forestière de Villard, le vieux s'arrête ; le garde forestier est là, qui donne du maïs à ses faisans. Deux paons magnifiques font la roue, dans un camaïeu de bleus constellé d'ocelles foncées ; les paonnes, plus discrètes, picorent.
- Alors, père Dubois, la chasse aété bonne ? J'ai entendu qu'un coup : n'avez pas tué le chien, au moins...?
- Regarde donc, p'tit gars ; qu'en penses-tu...? Plus de huit livres !
Ça fait longtemps que je me le promettais, ce bouquin-là.

Le lièvre, pendu au bout du bras se balance, le poil déjà un peu terne et moins souple. Le vieux s'explique:
- J'ai été sport, comme vous dites, vous les jeunes. J'aurais pu le tirer au forme, j'ai attendu qu'il soit assez loin. Faut laisser sa chance au gibier, crois-tu pas ? Mouais... sans doute... se contente de répondre le garde forestier, qui ajoute en grommelant : et surtout, il ne fallait pas le masibler de trop près !