Annexer Chouvigny

Quand le curé de Lizolle voulait annexer Chouvigny …

Michel ROUMY

DEUX février 1778 : les principaux vignerons et laboureurs de Chouvigny – Antoine Guyot, Jean Vivier, Amable et Marien Villatte, Claude Giraudet, Gilbert James, Gilbert Fayard, Jean Bayle, Gilbert Chapuzet, Jean James et Jean Campte – assemblés devant leur église en constataient le délabrement : murs, charpente, couverture, tout menaçait ruine. Bien sûr, ce n'était pas venu d'un coup ; d'année en année les gravats tombaient un peu plus des fissures de la voûte, mais chacun avait prié le ciel pour que ça tienne encore un peu.

Maintenant il fallait convoquer d'urgence des experts pour chiffrer les travaux avant l'effondrement qui paraissait irrémédiable sans cela. Qui réglera la facture ? Tous pensaient très fort : « pas nous, pas nous ». Ce vacarme mental porta peut-être le coup fatal : à Noël, l'église et le presbytère n'étaient qu'amas de pierres et poutres.

Le vieux curé, Antoine Lesclache, 64 ans, alerta son collègue de Saint-Gal qui offrit l'hospitalité de la sienne d'église pour la célébration des offices, mariages, baptêmes et enterrements des paroissiens de Chouvigny (cette réalité peut se vérifier aux registres paroissiaux de St Gal à partir de janvier 1779). Ce n'était pas pratique puisqu'il fallait traverser deux fois la Sioule, une fois à l'aller, une fois au retour. Les années passèrent et personne ne mettait la main à la poche pour rebâtir une nouvelle église; c'est alors qu'en 1782, Dulin, le curé de La Lizolle, vexé d'avoir été ignoré en cette fâcheuse circonstance en appela à son Évêque, par courrier et mémoire, pour démontrer la nécessité et l'opportunité de ne faire qu'une des paroisses de La Lizolle et de Chouvigny.

À cette époque, la paroisse de La Lizolle comprenait 30 maisons au bourg, 40 maisons à Boënat et une ou deux ou trois maisons dans chacun des quinze hameaux, de là une population de 600 habitants dont 200 enfants.

Chouvigny était constitué du bourg, de 4 petits villages(*) et de 2 hameaux(*) soit une population de 126 habitants dont quarante enfants.

Nous pouvons penser, faute d'autres pièces à consulter, que les prétentions du curé Dulin accélèrèrent le financement de la nouvelle église.

L'abbé Lenoir, en tant que seigneur des lieux de Nades, La Lizolle et Chouvigny prit 3000 livres sur sa cassette, le curé Lesclache y alla de 300 livres, l'Intendant de Moulins peut-être de sa cote-part et très certainement que le bon petit peuple solda l'addition.

Le 21 septembre 1785, l'évêque de Clermont, François de Bonal, en visite pastorale, constatait le presque achèvement des travaux : murs, toit et plafond finis, ainsi que le pavé en pierre de Volvic. Le vieux curé Lesclache et ses paroissiens, après avoir conté leurs misères, osèrent demander une "rallonge" à Monseigneur pour les aider à finir l'ouvrage et les réparations du presbytère.

Quelques mois plus tard, en janvier 1786, les curés de France étaient invités à répondre "sur le champ" à une enquête; parmi les nombreuses questions voici deux des réponses du curé Lesclache:

Q : La cure a-t-elle besoin d'être améliorée ?

R : La cure a besoin d'être améliorée en revenu

car les paroissiens de Chouvigny sont pauvres à l'exception de deux familles qui mangent du pain à force de travail.

A la question: « Y aurait-il un moyen d'améliorer et de satisfaire l'augmentation que le Roi se propose d'ordonner en faveur des curés ? » il répondit, entre autres, qu'il serait judicieux de rattacher à sa paroisse les hameaux de Saint Gal situés sur la rive de Chouvigny (comme Péraclos) surtout à cause du danger que leurs habitants encourent en traversant la Sioule pour se rendre à leur église.

Comme quoi c'était au tour du curé de Chouvigny d'argumenter pour agrandir son pré carré.

(*) Les Granges Hautes et Basses, les Guillins, Les Pétards, La Buze, le Bas de Chouvigny)

 Documents consultés:
- Assemblée paroissiale du 2/2/1778 A.D. 63 minute Roudéron
- Lettre et mémoire curé Dulin A.D. 63 1 G 371
- Visite pastorale Chouvigny 1785 A.D. 63
-
Enquête évêché de Clermont 1786, réponse Chouvigny A.D.63

 La lettre

Monseigneur,

« Vous devez être ennuyé d'entendre parler de la cure de Chouvigny et de son église mais peut-être on ne vous a jamais présenté cette matière dans tout son jour et avec les couleurs de la vérité ; permettez que je vous adresse un mémoire fait depuis deux ans, temps ou pour raison de maladie j'avais pris un vicaire*. Je le gardai un an et demi et tous les voisins étaient bien aise de cette seconde messe et il est certain que les paroissiens de Chouvigny désirent la réunion de leur paroisse parce qu'ils sont presque dans l'impuissance physique de payer et ils sentent qu'un nouveau curé demandera encore des réparations indispensables pour le presbytère -d'ailleurs c'est un pays affreux, presque inaccessible de tous côtés-.

S'il y avait une seconde messe à Lizolle, tous y trouveraient leur compte :
- ceux de Nades à un quart de lieue, cent personnes de Servant à la même distance et à une grosse lieue de leur vaste paroisse,
- les trente de St Gal qui ont la rivière à passer et qui viennent tous les dimanches ici.

J'ai assez de bâtiment pour loger un vicaire et j'aurais encore une chambre à deux lits pour un ami ou un parent.
Monsieur l'abbé Lenoir, qui n'est venu qu'une seule fois dans sa paroisse, pourrait s'y opposer pour avoir toujours trois clochers, mais dans le cas de la nécessité de l'union, il préférerait à tous égards qu'elle se fît à Lizolle parce qu'il y est seigneur et non du clocher de St-Gal pour lequel la rivière de Sioule doit toujours faire un obstacle invincible à cause des accidents qui sont assez fréquents notamment depuis pour trois personnes noyées à la fois en revenant des vêpres.

Lorsque j'arrivai curé ici, Monseigneur, j'eus dessein d'avoir la mission en conséquence; je fis le voyage de Banelle et ces messieurs me dirent qu'ils n'avaient point de fonds. J'apprends que votre zèle généreux vous porte à en faire deux tous les ans. Si elles ne sont point promises je vous en demanderais une pour l'avent, encore mieux pour le carême; je donnerai volontiers trois lits et le chauffage.

Je vous prie d'être persuadé des sentiments d'obéissance et de respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être Monseigneur votre très humble et très obéissant serviteur. »

Dulin, curé de Lizolle, près Ébreuil

 Mémoire pour l'union de la cure de Chouvigny à celle de Lizolle

« Tout demande en premier lieu la suppression de la paroisse de Saint Denis à Chouvigny:
1° L'église est tombée depuis quatre ans et les habitants sont dans l'impuissance d'en faire une neuve.
2° Le presbytère est en très mauvais état et demande des réparations coûteuses.
3° Il n'y a que 80 communiants et il n'y pas de quoi occuper un curé.
4° Les revenus sont très modiques et ne montent pas à plus de 450 livres*. Le curé actuel a vécu avec honneur par son industrie; ses deux prédécesseurs étaient habillés d'une manière indécente et ne pouvaient pas vivre.

En second lieu cette union doit se faire à la paroisse de Notre Dame de Lizolle. Il n'est pas décent de demander le bénéfice d'un homme vivant et qui se porte bien, d'ailleurs il est respectable par ses moeurs et par son application à instruire son peuple et ses voisins depuis plus de trente ans. Mais dès que l'on parle de l'union de cette cure aux voisines, cette union doit se faire à la paroisse de Lizolle pour y établir un vicaire qui y est nécessaire et sans fatiguer les seigneurs de Nades et de Veauce qui ont les dîmes conjointes avec le curé. Il est vrai que l'union d'une cure à une autre est odieuse en ce qu'elle diminue le nombre des ministres de l'église, mais en cette circonstance elle ne diminue point ce nombre puisqu'elle ne se fait que pour établir un vicaire à Lizolle où il n'y en a point et où il est devenu nécessaire pour les étrangers qui s'y sont établis au nombre de 200*. Il est vrai que la plus grande partie de ces étrangers sera obligée de quitter lorsque les bois futaies seront finis; mais les habitants de Lizolle et ceux de Chouvigny seront au nombre d'environ 550.

Les raisons de l'union de la paroisse de Chouvigny à celle de Lizolle, plutôt qu'à toute autre, sont nombreuses.
Chouvigny peut être considérée: ou comme paroisse ou comme collecte* de tailles.
- Comme paroisse Chouvigny n'a que 80 communiants* et est d'une petite étendue.
- Comme collecte Chouvigny s'étend sur plusieurs paroisses: Chouvigny s'étend sur six maisons de Lizolle, sur un grand nombre de villages de la vaste paroisse de Servant* et sur plusieurs villages de celle de St Gal*.
Sous ces deux rapports, Chouvigny doit être unie à Lizolle.

1° Si vous considérez Chouvigny comme paroisse tous les habitants les plus près de Lizolle que toute autre paroisse exceptée cinq maisons qui sont auprès de la Sioule et plus voisines de Saint Gal- il n'y a que deux domaines dans cette paroisse et ils sont plus près de Lizolle que de Chouvigny même. Enfin, pour venir à la messe, il y a un beau chemin et point de rivière à passer qui est quelque fois hors de sentiers et ou il périt souvent du monde en allant à la messe ou à vêpres. Pourquoi donc monsieur le curé de Chouvigny appelat- il monsieur le curé de St Gal pour emporter le Saint Sacrement lors de la chute de l'église*? C'est qu'il savait que le curé de La Lizolle était en campagne et, dans les premiers moments de la tristesse, monsieur le curé de Chouvigny n'eut pas le courage de transporter les vases sacrés à Nades ou à La Lizolle, deux paroisses qui ont ainsi que Chouvigny le même seigneur temporel , monsieur l'abbé Lenoir, abbé de St Sulpice de Bourges et conseiller en Grand Chambre.

2° Si vous considérez Chouvigny comme collecte, les trois-quarts et demi des taillables sont plus près de La Lizolle que de toute autre paroisse ; les maisons de Servant sont à une grande lieue de leur paroisse et à seulement un quart de lieue de La Lizolle. Les dimanches, selon l'usage, ils tiendraient leurs assemblées à l'issue de la première messe pour nommer les collecteurs des tailles, pour lever l'argent de toutes les impositions, pour les corvées, pour la milice.

Cette seconde messe à Lizolle est désirée par tous les voisins de Servant, de Nades, Chouvigny et St Gal. Il y a deux messes à La Lizolle depuis dix huit mois et il y a autant de monde à la seconde qu'à la première.

Le curé de La Lizolle s'offre à payer les frais de l'enquête commodo et incommodo et du décret d'union. »