Le Comte

 

 

Le comte de Morny alias Monsieur le Même

Michel ROUMY

 Il est, comme ça, des questionnements qui vous bourginent* dans la tête; interrogations auxquelles, selon vous, personne ne donne la réponse satisfaisante; alors elles se replient dans un coin du cerveau et se reposent à la moindre occasion. C’est le cas de cette turlupinade: pourquoi Charles Auguste Louis Joseph de MORNY s’enticha de ce coin de terre pour, à très, très, très grands frais, y faire surgir de la lande un château et une propriété dignes du marquis de Carabas. Pourquoi ici, en charabie pétrée**, à cent lieues de l'éclat de cette vie parisienne qu'il affectionnait tant ? Quelle énigme!

Certains ont évoqué NADES comme un pôle d’affaires proche du kaolin des Colettes, des forges de Commentry, du charbon de Saint Eloy, du chemin de fer —Grand Central— pénétrant le centre de la France, de Vichy -—Reine des ville d’eaux— et de la sucrerie de Bourdon. D’autres penchent pour une complicité entre MORNY et le baron de VEAUCE (commune passion des chevaux et des dames?) qui aurait magnétisé le premier, demi-frère de l’Empereur, au point de le faire voisiner au second. Peut-être y a t-il eu un peu de tout cela mais, à moitié convaincu, nous imaginions découvrir une raison si évidente qu’elle nous ferait nous exclamer comme feu l’inspecteur Bourrel: «sang… mais c’est bien sûr!» 

Je pensais connaître mon Morny : au physique bel homme, un soin et une élégance de dandy, intrépide sportsman à l’anglaise —chasseur et excellent cavalier—’homme: entrepreneur, affairiste boulimique mais dilettante, jouisseur impénitent et coureur de jupons —vieux garçon jusqu’à 52 ans—, désinvolte, ayant le goût du beau et se piquant d’avoir de l’esprit; pas regardant à la dépense …surtout avec l’argent des autres; et quand même habile politique qui savait prendre des risques.

Avec l’association du Pays de Lisolle nous avons photo-numérisé le minutier du notaire Charbonnier. Y jetant un coup d’œil nous constatons que cette fin d’année 1852 ne différait en rien des précédentes; sous la froidure le pays de Lisolle hibernait :
- le 2 octobre un échange de terre entre André Barrel et Bonnet Guyot de Nades,
- le 10 une obligation de Blaise Benay de Chouvigny à Pierre Giron de Gannat,
- le 24 une quittance de Mathieu Boucheret à Mathieu Renoux de Lalizolle,
- le 15 novembre une obligation de 40 francs par Denis Guyot à Claude Roumy de Nades,
- le 25 un bail de fermage par Jean Combémorel à Gilbert Citerne de Lalizolle… rien d’évènementiel selon la formule actuelle, que du menu fretin, les actes de la vraie vie comme les contrats de mariage attendraient l’allongement des jours et les premières montées de sève, idem les testaments, les inventaires, les procès-verbaux de chamaillerie. 

Or, le 3 décembre, —un an et un jour après le coup d’État— nous relevons, en bas de page, la mention d’une promesse de vente entre les époux Jean ROUMY/Gilberte LAUVERGNE et l’acquéreur de la terre de Nades ; quid de l'identité de cet acquéreur ? 

Suivent au répertoire, à la même date, avec la même discrétion, cinq autres promesses pour vendre au même acquéreur: par Antoine Combémorel de Chouvigny, Antoine Redon de Nades, Jean Chabroulet de Nades, Blaise Benay de Chouvigny, André Dubost et sa femme Anne Janton de Nades.Mystère au Pays de Lisolle? Qui achetait ainsi masqué ?
Les actes mentionnent que ces braves gens, certainement démarchés par André Barrel le régisseur de la terre de Nades, s’étaient retrouvés à la maison de plaisance*** des propriétaires Gauthier d’Hauteserve. Là, les notaires Charbonnier et Boirot débitèrent la formule comme quoi chacun s’obligeait à vendre les biens convoités, soit aux actuels propriétaires de la terre de Nades, soit au baron de Cadier de Veauce dans le cas où il deviendrait acquéreur de cette terre pour son compte ou pour celui d’un autre, soit enfin à toutes autres personnes qui achèteront la terre de Nades». Subtilité, enfumage; ces quatre possibilités revenaient à dire: «chez vous bonnes gens, vous n’en saurez pas plus et surtout bénissez celui qui se montre tellement généreux.»  

Il fallut attendre le 28 décembre quand maître Charbonnier revint à Nades, au domicile de Jean Roumy, dit Jean Pierrot, pour finaliser la vente. Ici, autour de la grosse table, il révéla le nom et les titres de l’acquéreur: monsieur Charles Auguste Louis Joseph, Comte de Morny, ancien ministre, grand croix de la Légion d’Honneur, Député du corps législatif, demeurant à Paris avenue de Champs-Élysées, numéro 15, lequel avait pour mandataire monsieur Charles Eugène De Cadier, baron de Veauce, propriétaire, membre du corps législatif, demeurant en son château de Veauce canton d’Ebreuil, tous ces titres articulés avec le ton d'un aboyeur de grande maison.

C'était trop d'honneur, d'un seul coup, pour des paysans qui, s'ils venaient de gagner le gros lot, ne méritaient, sur le papier notarial, aucune déférence particulière: ni de monsieur, ni de madame; pour eux, nom, prénom et sobriquet suffisaient. Bien calé entre table et banc, Jean Pierrot qui s'était fait —probablement— entourer de son fils François époux de Marie Dubost et de ses gendres: Jean Ferrandon époux de Marie, Jean Emelin meunier à Boénat époux d'autre Marie, François Guyot époux d'Amable, eut conscience de l'importance de l'instant. La tête dut lui tourner avec des bouffées et des frissons. Sans trop s'étendre, le notaire renseigna sur le personnage Morny —un proche de l'Empereur, un puissant parmi les puissants— et pourquoi il investissait à Nades; ensuite il confia à son collègue Boirot qui l'accompagnait la lecture de l'acte devant l'auditoire figé mais attentif. Chaque femme, debout au dos de son homme, aurait à propager la nouvelle.
«… une terre appelée le champ des Fougerets…, une terre appelée les Coules au terroir des Sens,… une maison avec grange et écurie aux Signards,… un pré et une terre au Sens,… un pré appelé au Seuilles… enfin une pièce de terre les Chambrons; le tout pour la somme de sept mille cinquante francs****». 

Ce Morny payait fort bien et déjà J.P. Roumy se reprochait de ne pas avoir demandé plus, déjà aussi il ressassait «lo, que de mystères! que de mystères!». Enfin il avait pour lui d’avoir étrenné ce qui s’annonçait comme un formidable programme de dépenses, donc de travaux, donc du mieux être et certainement une réponse à ceux qui quittaient le pays en chantant «Si le travail est mort ici, enterrons les outils».  

Lecture faite des divers paragraphes on en vint à la teneur de la procuration remise par Morny à Cadier de Veauce à Paris le 25 décembre soit seulement trois jours avant «… je donne pouvoir (à Cadier) de, pour moi et en mon nom, acquérir de telles personnes, pour le prix et aux conditions que le mandataire constitué jugera convenable, et jusqu’à concurrence au besoin d’une somme de cinq cent mille francs, des propriétés immobilières, en corps de biens ou en parcelles situées dans l’arrondissement de Gannat (Allier) et dans le département du Puy de Dôme et autant que possible dans le canton d’Ebreuil…». De peur que le projet s’évente l’emplacement décrit était suffisamment vague mais exact’une parcelle de bois débordait sur la commune de Servant (P.D.D.). 

En grand seigneur Morny donnait carte blanche à Cadier d’abord, puis au notaire Charbonnier pour mener rondement les acquisitions. Architectes et ingénieurs (des chemins de fer?) avaient probablement étudié la faisabilité et soumis une esquisse d’avant-projet. La vente majeure Morny/ Gauthier d’Hauteserve se fit le 10 février 1853: 450francs contre 800 hectares. 

Une semaine plus tard, le 17 février, les sieurs André Barrel de Nades, Jacques Villeneuve de Lalizolle et Antoine Combémorel de Chouvigny, choisis par le comte de Morny comme gardiens de ses propriétés rurales et forestières prêtaient serment et se voyaient agréés par le sous-préfet de Gannat. En juin de la même année, une pauvre vieille qui avait laissé pacager ses chèvres au pré de l’étang se vit réclamer une amende de quinze francs.

Morny en donnant un fier coup de main à son demi-frère Louis Napoléon pour l’accomplissement réussi du coup d’État du 2 décembre 1851, qui instaura le second Empire, Morny avait changé de statut passant de celui de simple député de terroir à celui de ministre de l’Intérieur, pilier du régime et probable homme d’État. Il se devait de disposer, dans son fief d’élection, d’un pied-à-terre à l’image de son nouveau personnage; résidence autre qu’un sombre hôtel clermontois bâti de lave noire; tout autre qu’une banale gentilhommière en plaine, peut-être marécageuse, tout autre qu’un donjon branlant et incommode sentant l’armure rouillée. Il lui fallait du beau, du «fashion», du neuf, du sain, à l’écart des champs de betteraves sucrières de la Limagne mais en direction de Paris qui devenait si proche par l’avancée du chemin de fer; proche aussi de Vichy, Clermont, Veauce, Riom et son Rouher, et surtout avec de l’espace, beaucoup d’espace. L’opportunité d’acquérir la grande terre de Nades et de la modeler à son goût l’avait décidé. Nous pouvions imaginer Morny en proie à l’intense réflexion d’un accédant à la propriété, pesant les pour et les contre, il semble bien que chez ce pragmatique l'occasion fit le larron, alors pourquoi ne pas s'ancrer à Nades sur les anciennes terres des La Fayette! Le phénix des salons parisiens sentait venir en lui la vocation du gentleman-farmer.  

Vint-il en 1852 faire le tour des lieux avant de s’engager? C’est possible, mais sans certitude, il avait tellement d’autres poules à traire. De toutes façons ce paysage de Borders Scotland à prairies, landes, grands bois, vallons, gorges, rocs et ruines romantiques ne pouvait que l’attirer par contraste à la plate Ile de France, surtout en y mettant dessus un beau château paré de briques rouges et une ferme-modèle.

Après en avoir terminé avec Jean Piarrot, le notaire Charbonnier lui annonça qu’avant la fin du jour il aurait à se rendre chez Combémorel, puis chez Redon, chez Chabroulet, chez Benay, chez Dubost afin de procéder aux autres ventes au profit du même Comte de Morny et que le lendemain il avait rendez-vous avec le baron de Veauce, en son château, pour que mandataire, il contresigne les actes. La machine J’en veux, j’en vends était lancée, elle tournera à plein régime pendant plus de dix ans. 

* Tournent, trottent, tournicotent .
** Charabie pétrée: calembour moquant l'Auvergne province reculée au parler charabia (par similitude avec l'Arabie pétrée des confins de l'Empire Romain). Fouchtra!
*** Le château ou maison Lafayette
**** C'est, pour l'année 1852, au minutier du notaire Charbonnier, la transaction au montant le plus élevé.  
Illustrations tirées de l’Histoire tintamarresque de Napoléon III par Touchatout (1874)