Le baron et le metayer

LE BARON, LE MÉTAYER ET LES QUATRE TAUREAUX

Michel Roumy

La mésaventure d’un métayer de Houzinat, commune de Lalizolle, relatée dans le procès-verbal quisuit, mérite d’être contée …
Nous remercions Monsieur Raymond BONNAL de nous avoir remis ce document découvert lors de sesrecherches aux Archives de l’Allier.

 Le huit juin mil huit cent dix huit, à six heures avant midi, nous, Gilbert Ledoux et Charles Dumont, garde particulier et forestier du bois dépendant de la terre de Veauce, appartenant à MM. et Dame Cadier de Veauce, ayant serment en justice, moi, Ledoux, résidant aux Clerc, commune de Sussat et moi, Dumont, à La Bruyère, commune de Veauce , certifions que, revêtus de nos bandoulières et faisant nos services ordinaires, étant parvenus au Bois de Girondé, taillis âgé d’un an, nous avons vu quatre taureaux sous poil rouge et froment*, pâturer dans le dit taillis , sans garde ni berger et que nous avons reconnus appartenir à Jean BIDAU, métayer au domaine d’OUZINAT, commune de LIZOLLE.
Sur le champ, nous nous sommes saisis des dits quatre taureaux que nous avons conduits à La VERRERIE, dite commune de Lizolle, chez le Sieur Gilbert JOUANDON*, fermier dudit lieu, en parlant à sa personne de recevoir en dépôt lesdits taureaux et les représenter par justice lorsqu’il en sera requis et de signer le présent acte, ce qu’il a refusé, ne sachant écrire.
De là, nous sommes transportés chez ledit Bidau , en parlant à sa personne que nous venions de saisir quatre taureaux lui appartenant dans le Bois de Girondé et interpellé d’être présent à la rédaction du présent procès-verbal que nous allions rédiger contre lui. Il nous a répondu qu’il avait égaré lesditsquatre taureaux depuis hier.

Pour toute déclaration, de tout ce qui dessus et de l’autre part, nous avons rédigé le présent, pour servir et valoir ce que de raison, que nous offrons d’affirmer sincère et véritable, les jour, mois et an que dessus, à huit heures après midi.
Ledoux Dumont


* Froment : Autre nom du blé. on distingue :
- le froment clair (blond)
- le froment foncé
- le froment rouge ou froment acajou.
(Définition Larousse 1922)

*Jouandon Gilbert fut un des fermiers de la Verrerie ; dans un prochain « Quérail » nous essaierons d’établir la liste des différents habitants qui se sont succédés à la Verrerie.

MORALITÉ : Les quatre jeunes taureaux de Monsieur le Baron de Veauce savaient-ils, en fuguant du domaine d’Ouzinat pour aller brouter les jeunes plants du Bois Girondé, propriété du dit Baron, qu’ils seraient appréhendés par les gardes de ce dernier et causeraient de tels ennuis à Jean Bidau, métayer de Monsieur et Madame de Cadier ? Certainement pas, sinon ils seraient restés bien sagement au Domaine d’Houzinat !

Empouillés …La prise de bêtes …

La recherche de Michel ROUMY dans le dictionnaire du monde rural pour ce terme d’empouillés. Semer, planter, le contraire de dépouiller.
Empouillé : garni d’empouilles
Exemple : il est interdit de laisser divaguer les bestiaux dans les terres empouillées.
Empouilles : terme de droit coutumier. Les fruits de la terre encore sur pied, « pendant par les racines » par opposition à dépouilles qui signifie ces mêmes fruits coupés, arrachés.
Quatre taureaux piétinant ou broutant les empouilles d’un taillis fraîchement coupé assurément ne sont pas recommandables !
Cf Marcel Lachiver : « Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé » - Fayard 1977.

Ce fameux procès-verbal relatant la prise et la conduite des quatre taureaux d’OUZINAT suggérait la référence à un droit – celui de la saisie des bêtes – et à une réparation des dommages causés.

Garder les vaches, les oies … évoque encore de nombreux souvenirs.
La garde des bêtes était une tâche absolument nécessaire, une tâche de confiance (il fallait faire attention !) souvent confiée aux femmes et aux enfants qui n’en percevaient pas toujours l’importance.

Coutumes
Le titre trente-deuxième des Coutumes Générales et Locales des Pays et Duché de Bourbonnais de 1732, en 13 articles, traite de la Prise des Bêtes dans les héritages d’autrui, de la défense des dits héritages, des amendes pour les Prises des bêtes en dommage et de la clôture des héritages.
Son préambule est un appel à la raison qui résonne étrangement en nous alors que nous perdons peu à peu l’idée de devoirs inhérente à la vie en commun.

 Article 32 : définition
« En prise de bêtes, celui qui les prend en faisant dommage en les prez et autres héritages ou les suit promptement et incontinent après le dit dommage, il sera crû de la prise et fuite, en montrant la diligence qu’il a faite d’avoir pris les bêtes, comme de les avoir menées et rendues à la justice ou à son hôtel, ou avoir pris gage ; et le maître de la bête sera crû du dommage que la bête aura fait. »


Ce droit de prendre le bétail faisant dommage en « prez et autres héritages » (*) est autorisé par de nombreuses coutumes. Chacun peut être pris en tant que « sergent en sa propre cause » (s’il fallait aller chercher un officier et des témoins, les bêtes s’échapperaient éventuellement pendant ce temps. Notons qu’à Ouzinat, pour éviter toute contestation, les témoins ont « serment en justice » puisqu’ils sont gardes habilités !)
Le maître d’héritage a le droit de mener les bêtes prises en dommage en sa maison !
Vingt-quatre heures est le temps de rétention communément accepté. Quant au dommage, le maître d’héritage doit prouver qu’il a été causé par les telles bêtes. (Un procès-verbal dressé par personnes agréées sera indiscutable comme dans le cas d’Ouzinat.)
Le dommage pourra être vérifié par des gens à « ce connaissant ».
Enfin une amende minimum est fixée à cinq sols « tournois ».
Nous ne savons pas la fin de l’événement d’Ouzinat, à savoir la condamnation infligée au métayer.

Cette affaire locale relève de la prise de bête en « taillis et bois revenans ». Après leur coupe en conformité avec l’ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 (division du bois en portions, coupe successive d’une portion par année réglée sur 10 ans, avec réserve de seize baliveaux en chaque arpent), les bois sont qualifiés de bois taillis ou revendus. (Ils sont de garde, ou en défense, c’est-à-dire doivent être gardés pendant quelques années parce que pendant ce temps-là, ils ne peuvent se défendre de la morsure des bêtes comme vaches, moutons, chèvres, porcs – en principe trois années –)

L’autorisation par ordonnance de la pratique de l’amende, de la confiscation des bêtes prises en délit relève de la même justice que celle des prises de bêtes en garennes suivant la fameuse ordonnance de 1669.

Une affaire à suivre quand nous aurons mis la main sur le jugement de l’affaire !