Lalizolle en 1430

Quelques notes sur Lalizolle en 1430 (Christophe GIRAUDET)

Christophe GIRAUDET est le fils de Jean GIRAUDET, lui-même fils aîné de Léon GIRAUDET qui fonda avec ses frères Alfred et Paul, la scierie de Chalouze. Il publie de temps à autre des communications sur des faits historiques dans la revue « Études bourbonnaises ». Il a bien voulu faire bénéficier notre bulletin de l’une d’elles. Nous l’en remercions.

Pour la période médiévale, on ne possède généralement aucune information pour la plupart des petites communes rurales qui n’ont pas eu la chance de posséder un établissement religieux important ou un château abritant une puissante famille ou qui n’ont pas connu d’activité commerciale ou artisanale particulière.
Lalizolle est de celles-ci. Ici, point de château féodal ou d’imposant monastère et il est assez vraisemblable que les habitants du Moyen Age ne se sont pas distingués par des activités commerciales spécifiques. Il existe cependant un type de document qui permet parfois d’apporter un peu de lumière sur ces petites communes à cette époque : il s’agit des terriers.
Le terrier était un cahier –le plus souvent un gros registre– dans lequel un seigneur laïc ou ecclésiastique faisait enregistrer par un notaire la liste de tous ses biens fonciers (ses terres) tenues par des tenanciers avec, pour chaque tenure, la redevance ou le cens exprimé en argent ou en grain dus par le tenancier. Les terriers enregistraient aussi les redevances à verser au seigneur en vertu de certains droits féodaux, en particulier la taille qui pesait sur les serfs.
Pour les seigneurs dont les biens étaient essentiellement ruraux, les terriers décrivent leurs droits sur des champs, des prés, des bois mais aussi des maisons, des granges voire des moulins et des étangs. Quand un seigneur dis- posait de biens urbains, les descriptions portaient alors sur des maisons et jardins localisés en ville. Les archives de l’Allier possèdent précisément un terrier de 1430 qui décrit les possessions d’Ysabeau de Chouvigny situées dans les paroisses de Servant, Nades et Lalizolle.

Dans cette courte notice, j’ai limité mon propos à la seule paroisse de Lalizolle. Les rédactions de terriers ont été particulièrement nombreuses à partir du second tiers du XVème siècle, à la fin de la guerre de Cent Ans. Pendant cette période de reconstruction, il était urgent de remettre de l’ordre dans les comptes des seigneuries pour dénombrer quelles étaient les terres encore cultivées et celles en friches, quels étaient les tenanciers encore présents et ceux morts ou ayant abandonné leur tenure durant la crise, et de s’accorder sur le montant des redevances à verser au seigneur.
Un terrier un peu postérieur (1493) concernant le même secteur géographique précise ainsi dès les premières pages qu’on ne sait plus quels tenanciers occupent les terres ni quels droits ils doivent, d’autant que certains essaient de se soustraire aux déclarations ou fraudent : on ne peut recouvrer les droits « pour les mortallitez (épidémies) et mutacions de ceulx qui ont tenu le temps passé les héritaiges chargés ausdites rantes, droiz et devoirs dessusdits et aussi pour la malice de ceulx qui à présent les detiennent et occupent ».

Le terrier de la dame de Chouvigny a été rédigé par le notaire Pierre Marsault entre 1430 et 1439 à la demande de « noble dame Ysabeau de Chouvigny », épouse de Pierre de Montmorin, pour sa terre de Nades. Il compte 40 feuillets suivi d’un index postérieur (XVIIIème s.) des déclarants classés par ordre alphabétique. Malgré les dates extrêmes indiquées, toutes les déclarations ont été enregistrées au cours de la seule année 1430. Un seul acte de février 1439 a été rajouté ensuite pour consigner un accord intervenu entre le seigneur et une délégation des habitants de Nades constituée du curé Pierre de Montrey et de onze autres personnes.
Par cette composition, les habitants reconnaissent devoir chaque année à leur dame, pour chaque ménage tenant feu à Nades, une quarte de froment pour le droit qu’elle leur a accordé de cuire désormais leur pain dans les fours qu’ils feront construire dans leurs hôtels alors qu’auparavant ils étaient tenus d’utiliser le four banal de la seigneurie. Concrètement, pour enregistrer les déclarations des tenanciers, le notaire qui ne connaissait pas la région s’est fait accompagner chez tous les déclarants par le curé de Nades.
Une seule fois, le curé de Lalizolle, messire Grégoire, a remplacé son collègue de Nades auprès du notaire quand celui-ci a enregistré la déclaration de Guillaume Peron dit Darbonnet et habitant précisément Lalizolle. Le notaire et son guide passaient de paroisse en paroisse, partout où la dame possédait des biens. Au sein de chaque paroisse, ils visitaient les tenanciers résidant au village et dans tous les lieux-dits situés à l’écart. Les déclarations ne sont pas enregistrées tenancier par tenancier mais lieu-dit après lieu-dit, c’est à dire qu’un tenancier exploitant des biens en deux endroits distincts pourra figurer à deux reprises dans le terrier à plusieurs feuillets d’intervalle.
C’est le cas de Jehan Conte qui habite le hameau de Montdemergues : il apparaît trois fois pour déclarer successivement ses b i e n s e x p l o i t é s à « Montdemergues », « Ranciat » et au mas « de Chabrolat » à côté du ruisseau de Chabrolat qui coulait entre Lalizolle et Nades. Pour Lalizolle, le terrier enregistre 27 déclarations qui ne représentent que 22 déclarants différents. Bien sûr, ces déclarants ne représentent pas la totalité des chefs de famille de Lalizolle à cette date mais seulement ceux qui détiennent des biens ou sont serfs de la seigneurie de Chouvigny.
La plupart des déclarants sont parents tels Guillaume Bouchon et son frère Jehan Petit Bouchon ou les frères Stévenin et Jehan Fralhon qui sont sûrement parents avec ce Durand Fralhon, fils de feu Guillaume. Pour distinguer divers membres d’une même famille portant même nom et même prénom ou éviter toute confusion on recourt aux surnoms : voici par exemple Jehan Mondemergues dit Conte qu’il ne faut pas confondre avec Jehan de Montdemergues dit Frétat. Il faut dire que la liste des prénoms en usage est limitée et les paroissiens font appel à un stock limité de saints pour baptiser leurs enfants.
Le prénom « à la mode » à Lalizolle en 1430 est incontestablement Jehan. On trouve aussi Guillaume et ses diminutifs, Pierre, Michel, Girbert ou Durant. Aucune profession n’est indiquée à la suite du nom de chacun de ces hommes pour la bonne raison qu’ils sont vraisemblablement tous paysans et que cela va de soit pour le notaire.
Pour l’ensemble du terrier seuls deux déclarants ont une profession indiquée hormis le curé de Nades : Jehan Serclier, couturier dans cette même paroisse et Pierre Fouclart, marchand de Nades également. La plupart des déclarants de Lalizolle reconnaissent détenir des terres, des champs et des jardins, parfois une maison ou une grange.
Ces biens sont localisés autour de 4 lieux principaux : Lalizolle (alors orthographié La Glizolle) que le notaire qualifie un peu abusivement de « ville » et les écarts de Ranciat, Montdemergues et Baynat dont seul le premier a subsisté.
Pour décrire les biens tenus du seigneur, les déclarants énumèrent en général les ruisseaux, chemins et bois qui les bordent. On obtient ainsi une longue liste de lieux aujourd’hui oubliés : l’étang de la Serpe (à rapprocher de l’actuel ruisseau de La Cèpe ?), les deux ruisseaux de Chabrolat et de la Combe qui séparent les justices de Nades et de Lalizolle ou encore les bois de Boutefeu, de Brugerolle, de Montgenesy, de la Vende Vieille (ou Veude Vieille ?), de la Geneste, des seigneurs de Maison Neuve et le bois Giroudel.
Le nombre des bois indique, s’il était besoin, que la paroisse était alors fortement boisée. Les déclarations n’indiquent pas comment sont plantés les champs mais les redevances exprimées majoritairement en mesures d’avoine alors que le seigle et le froment sont rarement cités semblent montrer que cette première céréale était alors la plus cultivée. Il n’est pas absolument certain toutefois que les grains demandés par le seigneur à ses tenanciers reflétaient proportionnellement la distribution des parcelles en différentes cultures.
Outre un cens en grain, la plupart des tenanciers devaient aussi s’acquitter d’une redevance annuelle de quelques poules et de quelques sous ou deniers. Les tenanciers qui étaient serfs de la dame lui devaient en outre une taille variable de 6 deniers à 2 sols (soit 24 deniers) et quelques jours de corvée. La durée et la nature de la corvée sont toujours précisées : tant de jours « de menouves » [manœuvre] ou « pour fauchier » pour ceux qui ne fournissaient que leurs bras et tant de jours de charroi pour ceux disposant d’un attelage et de bêtes de trait.

Ce terrier médiéval n’est pas unique pour ce secteur du Bourbonnais aux frontières de l’Auvergne. J’ai déjà mentionné le terrier beaucoup plus volumineux décrivant sur 471 feuillets les biens de messire Jehan de Vienne, seigneur de Chouvigny et de Listenois en 1493 mais on peut citer aussi ces deux petits terriers concernant Bellenaves : l’un de 1385 et l’autre de 1430 pour Jacquette du Peschin. Les collaborateurs à venir du Quérail ont encore du travail pour exploiter tous ces documents …

Christophe GIRAUDET