Mesure du temps

La mesure du temps

Gérard RENOUX

Dans l’extrait ci-dessous, tiré d’une des nombreuses lettres que le vieux « Salperwick » adresse à Isabelle, l’épouse anglaise de son petit-fils, le baron de Veauce, Salperwick évoque la différence de l’horloge de MARCOUSSIS où il habite et de celle du chemin de fer. C’est l’occasion de nous intéresser à la perception du temps et des heures chez nos anciens et à leur mesure.
En ce milieu du XIXème siècle, les chemins de fer qui commençaient à transporter des voyageurs éprouvèrent le besoin de se doter d’une heure uniforme sur tout le réseau, alors que chaque ville en était restée à l’heure de son méridien, ce qui pourrait expliquer la remarque du baron …
Mais revenons au commencement …

L’heure solaire locale :
De tout temps, la vie des hommes a été marquée par le rythme des jours et celui des saisons. Très tôt, dès la préhistoire, ils ont remarqué la grande stabilité de la rotation de la terre sur elle-même qui donne la durée du jour et celle de son trajet sur l’orbite autour du soleil qui donne l’année. Des tentatives de mesure du temps ont bien été réalisées, depuis l’antiquité, et par divers moyens. On a mesuré des écoulements avec la clepsydre (eau) ou le sablier (sable), on a créé des horloges mécaniques à billes, on a utilisé la combustion d’une bougie graduée, mais aucun système n’était satisfaisant. La révolution vint d’une invention géniale par sa simplicité : le balancier dont la régularité est très grande couplé au système ancre et échappement. Des horloges mécaniques furent construites, mais pour un particulier, à quoi peut servir une horloge qu’on ne peut pas remettre à l’heure ? Finalement, le seul instrument fiable, et qui n’avait pas à être remis à l’heure, était la conséquence directe des mouvements de la terre et du soleil : le cadran solaire qui donne l’heure par la position de l’ombre et la date par sa longueur.

Mais nos anciens avaient-ils besoin d’une heure précise ?
Intéressons-nous à une personne que les lecteurs du Couérail connaissent bien : Jean VALLETON qui vécut au cours de la 2ème moitié du XVIIIème siècle et au début du XIXème. Il était laboureur et propriétaire au village de Combémorel, paroisse de Servant jusqu’à la Révolution, puis commune de Nades ensuite. Il savait lire et écrire, ce qui contribua à son élection à d’importantes responsabilités à la municipalité de Nades pendant une longue période.

Quels étaient ses besoins concernant les horaires ?
Pour les travaux des champs ou dans les étables, le jour et la nuit étaient des repères incontournables. Si, par hasard, en hiver, il voulait prolonger un peu la journée, la faible lueur d’un chaleil garni d’huile de noix (obtenue en deuxième pressée) pouvait lui être utile. Pour ses activités sociales, l’heure de la messe était signalée par les cloches, tout comme celle des réunions de la municipalité (voir extrait ci-dessous).
Le temps de Jean VALLETON et de tous ses concitoyens était donc le temps solaire local vrai (celui de Nades et de tous les lieux situés sur le même méridien).
Malgré sa relative instruction, il ignorait que ce temps était différent du temps des physiciens car le trajet de la terre autour du soleil n’est pas régulier. A certaines périodes, elle prend de l’avance, à d’autres, du retard (1).
Pour avoir le temps des physiciens (ou celui d’une horloge qui serait parfaitement à l’heure), il faut donc apporter au temps solaire local vrai une correction variable suivant les dates : l’équation du temps. Une fois corrigé, il devient le temps solaire local moyen. Dans ce système, les jours durent tous 24 heures.

Nécessité d’un temps universel :
C’est alors que nous allons nous intéresser à un autre personnage local : le duc de MORNY. Il a construit son château sur la commune de Lalizolle et sa ferme modèle sur celle de Nades. Il a été député du Puy de Dôme et devient ministre. Lorsqu’il est à Lalizolle ou Nades, il doit rester en contact avec tout le pays, c’est pourquoi Lalizolle sera une des premières communes à être dotée du télégraphe qui permet de communiquer instantanément. On s’aperçoit alors que le temps solaire, même moyen, a un gros défaut, il est local ! Si l’on compare l’heure de Strasbourg et celle de Brest, Strasbourg est en avance d’environ 50 minutes.
Dans cette période, les horloges mécaniques, appelées comtoises, commencent à se répandre, même dans les familles modestes, puis les portables de l’époque appelés montres de gousset, mais leur mise à l’heure est tributaire de l’horloge de la ville et du savoir-faire de celui qui l’a en charge.
Il faudra l’arrivée des transmissions sans fil (T.S.F.) pour résoudre le problème.

En attendant, le vieux Salperwick déplore le décalage entre l’horloge de Marcoussis et celle des chemins de fer. Mais ce décalage, calculé d’après les longitudes des méridiens de Marcoussis et de Paris (ce dernier était vraisemblablement celui de référence du chemin de fer), ne donne qu’une différence d’une minute environ, ce qui n’est pas très important. Le préposé à la remise à l’heure de l’horloge de la ville avait sans doute quelques faiblesses professionnelles !…

L’heure légale :
C’est en 1891 que la France se dote d’une heure légale : celle du méridien de Paris.
On attendra 20 ans de plus (1911) pour étendre le principe à la planète. Pour cela, il fallut choisir un méridienréférence qui aurait pour longitude 0°. Ce fut le méridien de Greenwich(2). Le temps solaire moyen de Greenwich devint le temps universel. Il faut donc corriger les temps solaires moyens locaux de la longitude pour avoir le temps universel (retrancher environ 10 minutes pour Nades et Lalizolle)(3).

 Et maintenant :
Depuis, l’homme moderne est devenu fainéant, il se lève plus tard et par suite, veille plus longtemps, ce qui l’oblige à utiliser des sources de lumière artificielle. Pour faire mieux coïncider son activité avec la plage d’éclairement naturel, et ainsi économiser l’énergie, on a institué une heure légale avancée par rapport au temps universel d’une heure en hiver et de deux en été.
On est maintenant bien loin du temps de Jean VALLETON et de ses contemporains. De nos jours, la notion de temps est rattachée à des règles physiques. C’est seulement par habitude et peut-être aussi pour ne pas trop dépayser les humains qu’on continue à relier ce temps au temps solaire, ainsi on a dû rajouter une seconde à l’année 2008 pour que le soleil reste à l’heure des hommes.
Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si …
Un certain Albert EINSTEIN se mit à nous expliquer au début du XXème siècle que le temps est élastique. Il n’est pas le même partout. Suivant qu’on se déplace plus ou moins vite, le temps change et de ce fait, à grande distance, la simultanéité de deux évènements n’a plus de sens …
On l’écouta d’une oreille distraite et on continua de dormir sur les deux …
On commença même l’exploration spatiale en utilisant les théories de Newton sur la gravitation. Elles furent assez précises pour envoyer des hommes sur la lune et même les faire revenir.
Enfin, ces dernières années, une invention fit son chemin : le G.P.S. (ou positionnement pas satellite). Et alors, il fallut bien utiliser les équations d’EINSTEIN, faute de quoi, le repérage était extrêmement imprécis, voire complètement faux.
Mais pour le commun des mortels que nous sommes, le jour et la nuit continueront encore longtemps à avoir du sens.

Sources : A. D. de l’Allier 54 J
(1) Cette anomalie peut se remarquer particulièrement avant le solstice d’hiver, mi-décembre, lorsque, bien que la durée des journées diminue, les jours rallongent le soir.
(2) Ce méridien fut choisi parce qu’à son opposé (longitude 180°) se trouvaient le moins de terres émergées et que c’est sur cette ligne que se situe le changement de date : un jour d’un côté, le lendemain de l’autre.
(3)Le soleil parcourt 360° (un tour) en 24 heures. Il lui faut donc exactement 4 minutes pour tourner de 1°. La longitude de Nades et Lalizolle permet de calculer le décalage. Comme ces deux communes sont à l’est du méridien de Greenwich, elles sont en avance sur le temps universel.

Un peu de patois en conclusion
Ce sont les chemins de fer qui nous habituèrent à la numérotation des heures de 0 à 24. Auparavant, on les indiquait de 0 à 12 en précisant avant ou après midi. Ainsi, le notaire de Nades Antoine DELARÜE précise dans certains actes : « heure de dix avant midy » ou « heure de trois après midy ».
Ce sont des tournures que l’on retrouve en patois local dans des expressions comme : « cou é lâ dé (il est dix heures) » ou « fouèr’ lâ quatr’ (faire quatre heures) ».