Ligne de demarcation

La ligne de démarcation

Andrée PIBOULE

 SEPTEMBRE 1942—UN FAIT DIVERS INEXPLICABLE

A cette époque, à Commentry, se produisit un fait divers étrange dont la presse ne dit mot. Nous en avons eu un témoignage direct par notre voisine Anna, employée de maison chez monsieur HIRSCH, rue Jean-Jacques Rousseau. C’était un dentiste consciencieux, adroit, un homme tranquille, très connu et estimé.

Arrivant au travail, un matin de septembre 1942, Anna trouve un rassemblement de badauds, têtes levées, devant la maison de ses patrons, éclairée à giorno.
Portes et fenêtres béantes invitent au pillage. Mr HIRSCH, sa femme et leur petit garçon de 7 ans ont disparu. Nul ne les reverra. Leurs meubles sont restés longtemps, tels des épaves, dans les greniers de l’Hôtel de ville. Dans le canton, ce fut une traînée de poudre.

Bien des gens ignoraient même le mot « juif ». On s’interrogeait.
L’affaire ne sera éclaircie que bien des années plus tard. Il est probable que, arrêtés dans leur sommeil, ils furent transférés au camp dit des « textiles », à la limite de Prémilhat et de Montluçon, vers l’actuel bowling. Ils n’y étaient pas seuls. Puis ils furent dirigés vers le sinistre camp de Drancy, et ce fut l’ultime voyage vers un camp d’extermination.

Il faut souligner que cette arrestation ne fut pas le fait des Allemands, mais bien de la police de Vichy, car Commentry était alors en zone libre, au sud de la ligne de démarcation.

 

Elle fut instaurée par l’article 2 de la convention de l’armistice franco-allemand du 22 juin 1940, jusqu’à sa suppression avec l’occupation totale de la France. La ligne fut comme une blessure d’environ 1200 km, de la frontière franco-suisse jusqu’en Touraine, puis descendait au sud vers l’Espagne. Les régions alpines et la Corse étaient occupées par l’Italie. Une grande partie du Bourbonnais se trouvait donc bien dans la zone dite libre, sous la dictature de l’État français. La ligne passait à toute proximité de Vierzon et de Bourges, traversait la rivière Allier au pont Régemortes de Moulins, gardé aux deux bouts par des sentinelles allemandes en armes qui vérifiaient les laissez-passer des riverains. N’en ayant pas certain jour de novembre 1941 où je devais être reçue par l’Inspecteur d’Académie, à la Madeleine(*), j’ai pu faire l’expérience de leur efficacité. Au delà de Moulins, la ligne obliquait vers Paray le Monial et Montceau-les-Mines.

Cette limite militaire artificielle, qui devait être temporaire, devint une quasi-frontière, objet de chantage permanent entre les deux France. Elle désorganisa les services départementaux installés à Moulins, qui avaient un bureau au quartier Villars à la Madeleine.

Les responsables y recevaient, sur rendez-vous, les usagers de la zone restée libre. Elle modifia la vie de bien des Français. Pourquoi, dans l’Europe allemande, la France fut-elle le seul pays à connaître une telle partition de son territoire ? Simplement parce qu’une occupation totale aurait exigé des effectifs militaires et policiers très importants. De plus, Pétain semble en avoir profité comme écran pour rompre avec des pratiques démocratiques datant de la 3ème République ! Elle fut désignée sous le nom de ligne noire, ligne du führer, ligne médiane et même ligne verte.

Elle a imposé toutes sortes de contraintes administratives et politiques. Pour l’économie de la zone sud, elle fut comme un noeud coulant, bloquant les fonds, les chéquiers. Les matières premières ne circulant plus vers le sud, elle y aggrava le chômage et les restrictions, faisant monter le coût de la vie, et rendit la défaite encore plus amère.

Nombreuses furent les servitudes pour les familles séparées, les voyages inter-zones. Les prisonniers de guerre évadés, les aviateurs abattus, les Alsaciens- Lorrains fuyant l’enrôlement forcé dans la Wehrmacht, les Francs-Maçons, les Résistants, les juifs fuyant les persécutions nazies, tous devaient avoir recours aux filières de passeurs locaux clandestins qui prenaient des risques, les nuits noires, convoyant les fugitifs à travers champs et cours d’eau, entre les passages de patrouilles allemandes et leurs molosses parfois.

Des milliers de fuyards purent ainsi parvenir à la zone sud, « espace de fuite, fenêtre vers la liberté » et la vie. L’antique chemin de fer Économique ou Tacot, brinquebalant de Sancoins à Lapeyrouse, reliait les deux zones. Il était alors hanté par des personnages tendus, silencieux et solitaires, perdus parmi les fermières et leurs paniers de volailles caquetantes qu’elles conduisaient aux marchés locaux. Ce fut une forme spontanée, inorganisée de résistance, par humanité, par solidarité, par goût du risque, pour de l’argent aussi et par haine de l’occupant. Beaucoup se mirent au service de la Résistance et le payèrent de leur vie. La littérature, les films ont souvent évoqué la ligne de démarcation et ses périls, mais souvent d’une manière romanesque, anecdotique. Les conséquences politiques, administratives et économiques ont été occultées. Quant aux passeurs, ils ne furent guère honorés, commémorés. Pourtant, œuvrant pour la France et la liberté, ils furent bien des héros à leur manière.

(*) Quartier de Moulins situé rive gauche de l’Allier.
Bibliographie : La ligne de démarcation—Alary Éric,