La glandée

Dans nos forêts, un événement annuel : la glandée

Michel ROUMY

 Si un beau jour d'automne de l'année 1645, Marguerite de Bourbon, consorte de Jean de La Fayette, n'avait donné à bail son domaine de La Lizolle à Jean et Claude Franconnet,père et fils, leur conférant, entre autre, le droit de faire paître quarante porcs dans les bois du Roi et quinze autres, réservés exclusivement à l'estomac de la Dame (et de ses convives), à nourrir dans les forêts de sa seigneurie…

 SI , de ce temps, Claude Franconnet, jusque là brave laboureur et aussi un peu marchand de vin, ne s'était monté la tête devant une telle responsabilité au point de céder sa patente de cabaretier trois semaines avant la signature du bail…

 Mais si le notaire Rouher et d'autres n'avaient pas donné à Claude Franconnet, par civilité ou ironie, le titre ronflant de fermier des pacages et glandées de la seigneurie de Chouvigny, au point que notre homme n'en touchait plus terre…

Si, surtout, Claude Franconnet s'était montré "réglo" avec Jehan Saulnier, un laboureur du village du Grand Allendre (alors de la paroisse de Saint-Gal) à qui il avait confié la charge de conduire aux bois et garder un troupeau de pourceaux et lui avait payé une juste rétribution en tenant compte des prestations supplémentaires…

Nous n'aurions pas l'avantage de savoir qu'aux temps anciens les cochons de Charbonnières les Vieilles allaient, aux jours d'automne, prendre du gras dans les immenses forêts d'entre Sioule et Bouble, où soufflerait l'esprit de madame de La Fayette, la grande romancière de « la Princesse de Clèves. »

Il faut croire que le gland de cette contrée* satisfaisait les groins les plus délicats ; plus goûteux, plus croquant, plus abondant ?

Qu'importe, c'est en troupe compacte qu'ils filochaient sur leurs –encore– maigres jambons menés par un gros chien et deux jeunes porchers qui ne ménageaient pas leur échine. Le mois d'août finissait, les nourrains devraient rester en pension généralement jusqu'au trente novembre, jour de la St André, parfois jusqu'en février. En attendant, la route des grands chênes se faisait longue, heureusement que d'autres troupeaux convergeaient dans la même direction ; les petits cochons, d'humeur joueuse, se mélangeaient, se bousculaient, se coursaient et… se faisaient une nouvelle fois caresser l'échine. A distance, dissimulés par les rochers des gorges, des loups grands et méchants, bavaient de les voir s'ébattre au passage de la rivière.

Pour en revenir à Claude Franconnet –fermier des glandées et pacages de la seigneurie de Chouvigny– et à Jean Saulnier, ce dernier menaçait le premier d'un procès parce que Jean Giraudet, un homme de la paroisse de Servant qui aurait dû s'occuper des vingt pourceaux venus de Charbonnières, les lui avait abandonnés –un peu plus, un peu moins– sans lui remettre autre rémunération qu'une poignée de mains.

Ce cheptel supplémentaire à nourrir et à protéger nuit et jour des gourmets à deux ou quatre pattes, n'avait pas été initialement prévu au traité entre Franconnet et Saulnier et le fermier des glandées faisait le sourd à toute demande de rallonge financière. Plus tard, il ergota sur le nombre de jours de pension puis sur le nombre exact de pensionnaires. Jean Saulnier se fâcha, montra les crocs et Franconnet lui remit devant notaire la somme de dix livres ce qui mit fin au différend.

Dans la forêt profonde, les sabotiers, les bûcherons, les écorceurs et les faux sauniers retournèrent à leurs occupations.

En écrivant cela, j'en viens à me demander s'il n'y avait pas troc ou accointances, en vue des futures salaisons, entre ces filières d'engraissement de cochons vers des bois éloignés et les trafiquants de sel qui y faisaient leur repaire? Combine, système D. possible puisque c'est inscrit dans nos gênes.

Les habitants de Charbonnières les Vieilles affectionnent tout particulièrement les pieds du cochon mitonnés au four avec des haricots blancs ou des pois des champs. Ils s'en délectent au mois de janvier, chez eux ou dans les restaurants, le samedi proche de la Saint Vincent. C'est, peut-être inconsciemment, un rappel du temps où les petites pattes gambadaient sous les chênes centenaires à la recherche des glands nourriciers. Allez savoir !

Concernant cette forme d'économie de sous-bois (pour ne pas dire souterraine), qui pouvait apporter un complément de revenu à ne pas négliger, nous disposons d'un autre contrat. Par cet acte, passé le 10 octobre 1662, des habitants de Saint-Agoulin confiaient par l'intermédiaire d'un des leurs –Benoit Michel– neuf cochons poil blanc et noir, à Marien de Combémorel pour paisson et glandée dans les bois de la seigneurie de Nades. Sur les neuf, cinq (un grand cochon de deux ans et quatre femelles) appartenaient à Michel ; trois porcs de deux ans étaient à Pierre Raquet et le dernier à Pierre Tarty. Ils convinrent que la livraison se ferait à Ebreuil devant le logis où pend l'enseigne de la Croix Blanche, le jour de la prochaine fête de Sainte Catherine et que le paiement serait de quarante sols pour la garde et vingt vingt (?) sols pour la nourriture.

 * Un autre texte "Quand les forêts nourrissaient les porcs" de Gilbert Martin pour la publication "Le Pays Gannatois" (année ??) analyse un contrat de 1611 par lequel deux marchands (du Montet et de Montaigut) confiaient à trois praticiens (de Bellenaves et Louroux) la garde de quatre cents cinquante pourceaux pour la paisson (le pacage) dans les bois de Boismal, Collettes, Tronssion (sur La Lizolle, Coutansouze et Louroux de Bouble). L'auteur explique que ce nombre important est l'effet d'un regroupement régional bien organisé pour cette migration saisonnière.

* Enfin par une autre étude : "A propos des glandées" d'Ernest Monpied dans "Brayauds et Combrailles" N° 95, nous avons une autre idée des prix qu'il en coûtait pour offrir un séjour de trois mois à son cochon dans les forêts de la seigneurie de Menat : 30 sols (ou une livre et demi) par tête, rassemblement et départ d'Artonne, frais de route inclus. Cette année-là –1650–, par contrat passé chez le notaire Gilbert Arnaud, onze habitants d'Artonne confiaient leurs dix sept cochons, à ce tarif, à maître Rouchon notaire de Menat.

Source A.D. 03 acte de Oullier notaire à Ebreuil