Fete du sport

Ainsi naquit l’athlétisme à Boënat !

 Michel VIVIER

AOÛT 2004, un mois d’été aux couleurs des Jeux olympiques d’Athènes. Manifestation incontournable, instants inoubliables, images extraordinaires partagées par tant de téléspectateurs, rêves de rencontres pacifiques dans un monde bouleversé de violences … Que d’impressions ! L’occasion est là pour se demander comment le sport a pu se répandre dans tout un territoire, pratiquement jusqu’à atteindre la plus petite commune en France. Vieille histoire ? Sûrement ! … Mais au fait, à quelle époque le développement de l’activité physique a-t-il concerné tous les Français ?
C’est à travers l’extraordinaire avènement de l’athlétisme … à BOËNAT que nous allons répondre.

 1/ Une mission nouvelle pour l’École :
Parmi les nombreuses missions de l’École de la République, il en est une nouvelle qui apparaît peu à peu à partir de 1925 (*). En effet, le ministre de l’Instruction Publique demande à tous les Inspecteurs d’Académie d’organiser un stage d’Éducation Physique destiné à « compléter dans ce sens la formation des instituteurs et institutrices qui ont entre les mains les corps et l’intelligence de la plupart des enfants de France. »
La formation des instituteurs et institutrices est assurée par l’École Normale, au chef-lieu du département, MOULINS pour l’Allier. L’éducation physique n’est pas en reste, ni la pratique.

Grâce à l’intelligent appui et aux encouragements de leur directeur, M. LOISEAU, grâce aussi à un entraînement suivi et rationnel, les normaliens ont pu mettre en place une équipe de sportifs absolument remarquable dont le chef VALET est champion de France scolaire du 110 mètres haies..
(*) Les exigences de la Grande Guerre avaient montré la nécessité de s’occuper des jeunes incorporés. Ce fut l’autorité militaire qui en fut chargée. Le succès fut rapide puisque cette culture s’imposa rapidement à ceux qui l’avaient négligée.
(La commission interministérielle de 1905-1906 avait émis le voeu que la culture physique entre à l’école.)

2/ Pratiquer pour enseigner :

À travers ces compte-rendus de presse, on remarquera le développement des activités physiques chez les Normaliens : disciplines individuelles de l’athlétisme et pratique du sport collectif (le « onze association » pratique le Foot-ball association, le « foot » de l’époque.) Visiblement cette période est faste pour l’École Normale dont les équipes rayonnent au niveau académique.
Et l’on remarquera un nom qui ne nous est pas inconnu, celui d’un normalien passionné d’activité physique détenteur d’un record d’Auvergne scolaire (100 mètres) : Paul RAY ! 

3/ Un climat particulier

Le bonheur par le sport :
À la suite de la guerre 14-18, le développement de l’éducation physique est confié aux militaires.
Dans la vie civile, la promotion par le sport, d’une part, est l’oeuvre des grands clubs dont les rencontres sportives soulèvent l’enthousiasme populaire.
D’autre part, elle découle naturellement des performances des champions charismatiques, comme pour la boxe CARPENTIER au niveau national ou BESSONNEAU au niveau régional (Lyon).

Des parutions spécifiques à la gloire du sport, enfin, fleurissent. Ainsi par exemple : « Jacques et Cécile, ou le bonheur par le sport » de Curnonsky. Dans cet ouvrage, la romance d’une idylle est un prétexte pour mettre en valeur l’influence de la culture physique pour l’accès au bonheur et … aussi pour le progrès du genre humain !
Jugez-en par cet extrait :
Le père Galtier, personnage clé, ancien sportif devenu entraîneur de club, est persuadé que seul le sport assurera la renaissance physique du pays après la grande saignée de la guerre. Au repas de noce du futur couple idéal formé par Jacques et Cécile, le père Galtier lève son verre en l’honneur du sport et se laisse aller :
« Je voudrais pourtant vous dire combien le sport devient chaque jour plus nécessaire.
Les Français qui l’ont inventé (relisez plutôt notre génial Rabelais !) ont paru le dédaigner, alors qu’il faisait d’immenses progrès ailleurs.
Nous y revenons enfin aujourd’hui — pour le plus grand bien de notre pays … et de nous-mêmes. De récents et glorieux exemples prouvent assez que quand nous nous passionnons pour quelque chose, nous arrivons vite à y exceller.
Voilà quelques années à peine, nous ignorions la boxe … Nous nous y sommes mis … Et nous avons maintenant un champion qui peut se présenter dans le monde … Je pense qu’il est superflu de vous dire son nom !
— Toute la salle cria : Vive Carpentier !
D’ici quelques mois, vous verrez !… nous saurons prouver aux Anglais que nous avons appris le football. Et dans le plus dangereux des sports, je veux dire la guerre, nous venons de prouver à l’Univers entier que nous ne craignons personne !

Un peuple comme le nôtre, qui a repris si glorieusement sa place, la première, à la tête de la civilisation, se doit de la conserver à jamais.
La grandeur d’un pays se reconnaît surtout à ce qu’il crée un type idéal d’humanité.
La France du Moyen-Age a créé le Chevalier.
La France du XVIIème siècle a créé l’Honnête Homme.
La France du XIXème siècle a créé le sublime Grognard de l’Empire.
La France du XXème siècle a créé le Poilu qui est à la fois un héros et un martyr.
Il nous reste à créer l’Athlète, je veux dire l’homme complet dont toutes les facultés physiques, morales et intellectuelles s’équilibrent dans une harmonie parfaite. Les Grecs l’ont déjà réalisé jadis. Il nous appartient de les égaler. »

 Des encouragements appuyés :

Extraits de la conférence du docteur BUY, directeur de l’Institut d’Éducation Physique de Clermont faite au stage d’Éducation Physique de Vichy le 16 mars 1931 :
« … Il n’y a pas de doute, qu’il s’agisse des conséquences qu’elle peut avoir sur l’intelligence, qu’il s’agisse des conséquences qu’elle peut produire sur les coeurs, une bonne éducation physique ne peut avoir qu’une influence très heureuse. Mais où son action est indiscutable, c’est sur la santé. … L’intérêt personnel et l’intérêt général exigent que la culture physique soit réellement employée …
Instituteurs de ville ou de campagne, vous avez une belle mission à remplir. Faîtes-vous des adeptes de cette foi nouvelle, que l’on tient à sa portée, dans sa main, sous sa volonté, et de laquelle dépend son salut, celui des siens et celui de son pays. C’est vous qui devez donner ce premier enseignement et qui devez être aussi les premiers exemples, vous les tuteurs de nos petits citadins et de nos petits paysans … »

Le docteur BUY développe son propos et aborde • quelques notions physiologiques : le travail du muscle, les déformations du corps • Les méthodes pratiques : gymnastique suédoise et méthode française, l’adaptation aux efforts et la fatigue.
Il conclut ainsi :
« … Soyez certains que, par l’éducation physique prudemment dirigée, vous assurerez la santé, la vigueur et la beauté de vos enfants.
Il est indispensable que vous soyez persuadés de cette grande vérité, car alors vous ferez des prosélytes et vous aurez travaillé pour ce plus grand bien, non seulement du corps, mais encore de l’intelligence des fils de France.
Faites cela pour le progrès de notre patrie. Concevez-vous ce que serait une race engendrée par des êtres étiolés, débiles ou chétifs ?
De l’air et du mouvement pour créer de l’agilité et de la résistance pour que nos enfants deviennent forts. Que ce soit votre devise. Vous aurez ainsi accompli votre devoir de citoyen et mérité la reconnaissance des générations à venir … »

4/ De performance en performance

Voici quelques performances d’époque accompagnées du rappel de celles de 2004 … dans un tout autre contexte :

Discipline

 

Meilleure performance
1930 en France

Record antérieur en France

Performance olympique en 2004

100 m

10" 8

10" 6 (1927)

9" 85

200 m

21" 8

21" 8 (1924)

19" 79

400 m

49" 2

 

44" 00

800 m

53" 21

1’ 52" (1928)

1’ 44" 45

1 500 m

3’ 57"

3’ 54" 6 (1926)

3’ 34" 18

5 000 m

15’

14’55" 8 (1920)

13’ 14" 39

110 m haies

15" 6

15" 4 (1922)

13" 91

400 m haies

55" 6

54" 4 (1924)

47" 63

Sauts

Hauteur

1,87 m

1,90 m

2,36 m

Longueur

7 m

7,12 m

8,59 m

Perche

3,60 m

3,60 m (1920)

5,95 m

Lancers

Javelot

55,5 m

58,8 m

86,50 m

Poids

13,8 m

 

21,16 m

Disque

47,9 m

 

69,89 m

 

5/ Le développement de l’éducation physique, oeuvre de l’école laïque :

LE SENS du devoir sous l’influence de ces incitations et par conviction résonne fortementbchez certains normaliens fraîchement nommés dans leur premier poste d’instituteur …
Ainsi G. VALET, instituteur à Bressolles, le récent leader sportif de l’École Normale de Moulins, son disciple Paul RAY, (nommé à BOËNAT) et Alphonse PIGERET (instituteur à COMMENTRY) regroupent leurs efforts pour la promotion de l’éducation physique. Ils organisent la première section de « l’Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Physique » du département de l’Allier.

Ainsi, dès 1933, l’Amicale Sportive de BOËNAT fait partie des dix premières amicales de l’histoire de l’éducation physique du département !
Voici les pionnières : amicales sportives de SOUVIGNY, SAINT-VICTOR, LA CHAPELAUDE, MONTMARAULT, NÉRIS, MOULINS, AGONGES et … BOËNAT !
Des liens sont noués lors des rencontres d’athlétisme ; une compétition parallèle au football sera mise sur pied. Plus tard seront accueillies d’autres pratiques (cross, basket-ball, éducation physique, gymnastique).
Que de règlement à mettre en place ! Paul RAY demeurera responsable régional jusqu’en 1939 (quatre régions sont formées : celles de MONTLUÇON, GANNAT, MOULINS et LAPALISSE VICHY au sein de la Fédération des Œuvres Laïques de l’Allier).
Les gars de BOËNAT étaient habitués à la compétition sportive. A l’école, avec leur maître Paul RAY, ils ont couru, sauté, grimpé et joué au football. Après l’école, ils ont naturellement continué à pratiquer le sport avec l’équipe de BOËNAT (F.C.B.), toujours aussi enthousiastes à suivre le maître !

Écoutons Robert BLANCHET nous confier une anecdote sportive de 1938. Pour replacer l’événementdans son contexte, il faut se rappeler qu’en matière d’athlétisme, il existe deux types de compétitions : la compétition individuelle et la compétition collectivepar équipe. Dans ce dernier cas, il s’agit d’obtenir le meilleur classement par équipe en accumulant les meilleures places individuelles.
Laissons parler Robert BLANCHET.
« L’hiver était réservé à la pratique du foot. Au printemps débutait l’athlétisme.
Je me rappelle très bien une course de demi-fond comme nous dirions aujourd’hui.
C’était en 1938, à l’occasion d’une fête d’athlétisme à Bellerive pour laquelle le F.C.B. était convié.
Paul RAY avait donné son accord : on n’avait pas froid aux yeux à Boënat car on avait affronté bien d’autres équipes !
L’instituteur avait placé ses meilleurs éléments dans chaque épreuve. Il dit aux « athlètes » rassemblés :
« Il faut que nous raflions deux places sur trois au 1 000 m. »
Et s’adressant à moi :
« Robert, tu feras le 1 000 m avec moi ! »
Je n’étais pas très rapide, mais je réussissais assez bien dans la course longue.
« Tu te mettras à côté de moi. Ne t’inquiète pas. Tu n’as qu’à me suivre, poursuivit-il.
- J’vous suis, j’vous suis … si je peux ! Le prévenais-je.
- Tu y arriveras : tu n’as qu’à prendre mon rythme, je ne te demande pas autre chose. Il n’y en a qu’un qui peut nous battre, c’est le gars de Montmarault. Tant pis ; par contre, il nous faut assurer la 2ème et la 3ème place pour le classement général par équipe. »
Arrive l’instant du départ du 1 000 m.
Nous voilà partis sur la cendrée près de la ligne de départ.
« Tu as bien compris ce que je t’ai dit ? Rappela le maître. »
Je me glissai juste derrière lui, le cœur battant au milieu de nos adversaires. Déjà, on entendait
« Prêts … Partez ! »

Ça démarra très vite. Le gars de Montmarault courrait comme une gazelle. Il imposa un train rapide dès le départ. Il fallait se placer tout de suite. M. RAY accélérait pour suivre le leader. Respectant la consigne, courant dans sa foulée, je le suivis. Rapidement, la petite troupe des coureurs s’échelonna et de fait, nous occupions la 2ème et la 3ème place. Il fallut « tenir ». Ce fut dur : je n’aurais pas fait 100 m de plus car mon entraînement se limitait aux labours de chaque jour, celui qui alourdit les jambes. A l’arrivée, la première place revint à Montmarault. Je franchissais la ligne d’arrivée derrière notre maître P. RAY, assurant ainsi le gain de la 3ème place.
« Tu vois ; je te l’avais bien dit : il suffisait de me suivre ! »
Cela coulait de source pour le Maître, mais ce n’était pas si facile !
J’étais essoufflé, mais heureux d’avoir apporté ma contribution au meilleur classement de notre équipe.
Je ne me rappelle pas le classement terminal mais je puis t’assurer que Boënat n’était pas à la dernière place ! »

L’U.F.O.L.E.P.
Depuis 1898 des sociétés amicales d’anciens élèves des écoles publiques étaient affiliées à la Ligue Française. Elles s’intéressaient à tout ce qui touche la jeunesse, les sports et l’éducation physique.
Mais c’est à partir de 1924 que le sport laïque s’organise au plan national pour réunir tous les efforts jusqu’alors trop dispersés.
L’U.F.O.L.E.P. traite avec les fédérations sportives.
Elle stipule dans son article 1 son but :
« organiser et contrôler l’éducation physique dans ses rapports avec la formation intellectuelle et morale de l’individu et propager dans la jeunesse le goût des exercices physiques.
En 1929, 89 fédérations laïques départementales ont des sections sportives qui réunissent environ 5 000 sociétés avec 310 000 membres.

LE MONDE sportif d’avant-guerre est en pleine évolution. Le sport professionnel par les grandes rencontres dans les stades, vélodromes ou rings contribuent dans une certaine mesure, au développement du sport amateur .
Cependant sa religion de l’obsession du résultat, la « championnite », ont-elles des valeurs à exporter dans le monde des amateurs ?
Gérard VALET, secrétaire général de l’UFOLEP, dans un article paru dans la revue « Jeunesse » écrit :
« Nous ne reconnaissons pas aux dirigeants du sport professionnel l’autorité morale suffisante pour conduire le sport amateur en général, et à plus forte raison les sports scolaires et universitaires ».

D’autre part, il apparaît comme évident dans le monde éducatif que le jeune amateur d’une discipline sportive ne peut l’aborder qu’en possession d’une bonne « condition physique ».
Gérard VALET l’exprime clairement :
« Nous pensons que l’éducation physique doit précéder l’éducation sportive ; que cette éducation doit être donnée par des gens compétents, sous un contrôle médical sérieux, obligatoirement à toute la jeunesse sans distinction de sexe.
Nous pensons aussi que cette éducation placée sous le contrôle du ministre de l’Education Nationale, doit être libre de toutes attaches politiques, religieuses et commerciales.
Nous pensons enfin que l’éducation physique et sportive n’est qu’une branche de l’éducation tout court et que la base de toute éducation, c’est l’école ! »

L’éducation physique sera introduite alors par des instituteurs pionniers. La nécessité d’une évaluation, d’une saine émulation sera à l’origine de la création d’un BREVET. L’école par son éducation physique préparera la jeunesse aux pratiques de l’athlétisme.


Ce brevet d’athlétisme sanctionnera la réussite à un certaine nombre d’épreuves athlétiques (course, saut, lancer, grimper -et natation facultative). Il s’effectuera en une demi-journée en divers centres d’examen sous l’égide de l’école. Avec le concours de l’UFOLEP, l’association sportive prendra le relai pour faire passer ce brevet à ses pratiquants. Ce sera désormais le BREVET SPORTIF.

A Boënat, le grand principe exprimé par VALLET sera appliqué : pas de football sans brevet sportif. Cela apparaît d’autant plus naturel que les écoliers de l’école de Boënat sont présentés au brevet, déjà. 

Une proposition 1937

 

1936

2005

 

1er échelon Masculins 12/14 ans

40 m en 9 secondes

40 m en 8 secondes

50 m en 9,7 s

75 m en 13 s

0,80 m en hauteur

0,95 m avec élan

0,95 m en hauteur

0,90 m hauteur

1,05 hauteur

10 m lancer de balle 50 g

2,75 m en longueur

2,80 m longueur

3,40 m longueur

3 m grimper de corde 9 m

lancer poids 3 kg

22 m balle 80 g

6 m poids 4 kg

Mouvement éd. Phys. Au sort

 

 

 

10 m natation (facultative)

 

 

 

3ème échelon

Masculins

18/34 ans

100 m en 15 s

100 m en 14 s

100 m en 14,6 s

 

1,20 m en hauteur

1,30 m en hauteur

1,25 m hauteur

 

6 m lancer poids 7,257 kg

12 m poids 7,257 kg

7 m poids 5 kg

 

1000 m en 3 min 50 s

1500 m en 5 min 30 s

1000 m 4 mn 15 s

 

25 m natation (facultative)

4 m en longueur

4,40 m longueur

 

Voici quelques résultats concernant le BREVET SPORTIF session de 1939. Ce brevet appelé brevet d’athlétisme en 1936 portera désormais le nom de BREVET SPORTIF POPULAIRE.
L’U.F.O.L.E.P., organisatrice, était représentée par son délégué de secteur, Paul RAY. Ce dernier n’aura malheureusement pas le loisir de remettre les insignes consacrant les possesseurs du B.S.P. Il sera mobilisé le 3 septembre 1939.