Dime Petard

La dîme des frères PÉTARD

Michel ROUMY

AU DOIGT ET À L’ŒIL

Les archives départementales de l’Allier disposent d’une mine de documents sur le Pays de Lisolle dont les plus anciens remontent au XVème siècle. Dans ce fonds référencé 54 J — que nous avons commencé de photonumériser— se trouvent une quinzaine de pièces sous le titre : Dixmes de Chouvigny.
Ce sont des pièces d’une procédure judiciaire qui dura au moins trois années, entre le curé de Chouvigny, la modeste famille PÉTARD, le seigneur de Chouvigny et même Louis d’Estaing, abbé de Bellaigue.
Rappelons qu’initialement la dîme était la part prise par le clergé local à la production paysanne (soit une gerbe de blé sur dix) pour nourrir son curé, entretenir l’église et secourir les pauvres.

En voici la teneur : Partant de l’Étang Rompt (ou Roux) vous remontez la Seype, rive droite, sur quelques centaines de mètres, vous parviendrez à ce qui était, jadis, le mas des Symonets, face à la confluence du rif Ferrié.

Comme le hameau, d’une seule maison avec masures, grange et étable —le tout couvert de paille— était le lieu d’habitation d’une famille Symonet, et ce depuis au moins le règne de François 1er (1515-1547), le nom perpétuait le souvenir de cette famille, même si une centaine d’années plus tard, époque de notre récit, une famille Pétard avait remplacé les Symonets.
Les Pétard y vivaient en communauté de manants, « au même pot et au même feu ».
Pour subsister ils travaillaient trois septerées de terre (1), jardins et chènevières autour du village et remettaient chaque année au seigneur de Chouvigny : une géline, une quarte de seigle, trois coupes et trois quartes d’avoine et en argent deux sols six deniers.
Ainsi donc, le mas des Symonets —on disait aussi Les Pétard— se trouvait à la limite des seigneuries de Chouvigny et de Nades, mais bien côté Chouvigny puisque sur la rive droite de la Seype. Les chefs de la communauté étaient les deux frères Magdelet et Quintien Pétard ; le premier marié à Jacquette Defaugères, le second à Catherine Gidel, de là une nombreuse progéniture (2) et peut-être un dernier vieil ancêtre ?
Tous avaient de vilaines dents mais un solide appétit. Pour manger plus, les deux frères obtinrent de défricher une pièce de terre appelée le Fayard, grande d’environ 3 septerées et assez proche de leur mas. C’était un bois-taillis sur lequel poussaient une trentaine de chênes de petite valeur.

Cette terre fut accordée sous forme d’un bail annuel et perpétuel aux tenanciers du mas pour un petit supplément de cens : une quarte de seigle, une quarte d’avoine et une géline. Cette générosité fut le fait de Françoise de Schomberg(3), comtesse douairière du Lude, marquise d’Illiers, baronne de Briansson, Maulmont, en partie de Vilhe en Lugnet et enfin de Veauce et de Chouvigny. La Dame était représentée par son secrétaire et homme d’affaires Michel Malhard.
Pour le bois, tant taillis que chênes à couper et abattre, il fut laissé aux frères Pétard contre la somme de cinquante livres payable à la prochaine Saint Julien (12 février ou 8 mars).
Enfin l’acte du notaire ROUHER passé à La Lizolle en la maison de François GAUMINET, le fils à feu Antoine, et daté du 20 septembre 1636 précisait que la dîme de cette terre appartiendrait à la Dame.

La communauté Pétard ne boita pas à mettre les outils sur l’épaule ; hourdi la cognée et le bigot, aïe-donc la pioche, la houe, la bêche à fourche. Pendant que Magdelet s’échinait et que Quintien s’éreintait, la noria des enfants évacuait prestement la caillasse aux devises du terrain.
Espérance … chaque pied carré de terre, défoncé puis ameubli, verrait la levée prochaine de beaux épis vite engrangés … mais le temps des embêtements est souvent proche de celui du fol espoir, nous allons en avoir la preuve.
Le petit curé de Chouvigny eut vent des clauses du contrat. Je dis petit parce qu’il était probablement petit, Etienne Bidet (ou Bidel) était son nom, aussi il s’empressa de faire porter par huissier une assignation aux frères Pétard le 25 septembre 1636, et mieux, en décembre, fit dresser par un sergent (huissier) du Sénéchal du Bourbonnais un long procès-verbal ainsi rédigé (raccourci) : • Premier jour le 22 décembre 1636, le sergent Pierre Gemin, venu exprès et à cheval, se présente au domicile des frères Pétard et parlant à eux et à leurs femmes fait état de ses pouvoirs. Il les convoque pour le lendemain à huit heures du matin afin de leur faire voir les héritages « au doigt et à l’œil ».

Le lieu de rencontre sera le grand Quéreuil (4) du Maulnou . • Le lendemain 23 décembre, les Pétard furent présents au lieu et heure dite (avec toutefois un petit retard comme le confirment trois témoins rameutés pour l’occasion : Jacques Allot, Pierre Montroy et Noël Jamet). La petite troupe, avec le curé Bidet, se transporte au tènement de bois près du village des Pétard afin qu’il soit vu « au doigt et à l’œil ». Il joint d’une part le pré du seigneur de La Fayette de midi, la terre d’André Batisse et la terre du curé Bidet de nuit ainsi que le chemin allant de Chez Pétard au bois de Montgenest.
Magdelet dit en avoir défriché prés de neuf ou dix arbres pour ensemencer environ quatre septiers de blé-seigle. Messire Etienne Bidet explique que le précédent curé de Chouvigny avait perçu la dîme sur ces terres (et lui aussi la première année de son exercice) mais que depuis elle était prise par le seigneur de Chouvigny (ou ses serviteurs).
Soucieux de ne pas se mouiller dans une querelle qui les dépasse, les frères Pétard ne pipent mot. On se sépara, chacun fourbissant ses armes pour les procédures à venir.

Le 2 février 1637 apparaissent deux nouveaux personnages : maître Etienne Baugy procureur au Présidial du Bourbonnais à Moulins que les frères Pétard instituent leur procureur et défenseur et le seigneur de Briansson —Jérôme de Daillon le fils de la comtesse douairière Françoise de Schomberg—.
Dans un premier temps, le curé de Chouvigny, courageux mais pas téméraire, s’en prenait aux frères Pétard, leur réclamant une gerbe sur dix —d’un blé encore en herbe—, arguant que la terre nouvellement défrichée devenait une dîme novalle (nouvelle) donc appartenant d’autorité au curé.
Maintenant, avec cette procuration, les Pétard se voyaient soutenus par la famille de leur seigneur tutélaire et quelle satisfaction de lire parmi l’abondance des papiers celui du 13 juillet 1637 : « Messire Etienne Bidet, curé de St-Roch de Chouvigny, contre Jérôme de Daillon, seigneur de Briansson et Chouvigny défenseur ayant pris fait et cause pour Quentin et Magdelet Pétard. Le demandeur dénie que le sieur de Chouvigny soit seigneur dixmier des héritages dont il s’agit soutenant aussi qu’il a été posé par sa demande du 26 septembre 1636 que c’est une novalle, l’héritage ayant été divisé en bois et défriché pour quelques autres et mis en culture —parties desquels bail à cens y avait été fait— ».

Le point final de cette procédure sur les dîmes de Chouvigny semble bien être le jugement prononcé le 11 juillet 1639 par Claude de la Guiche, seigneur de St-Géran, Jaligny … seigneur et comte de La Palisse, lieutenant général pour le Roi en son pays du Bourbonnais, Maréchal et Sénéchal dudit Pays, bailly de St-Pierre le Moûtier et Cusset entre le curé Bidet, Dame Françoise de Schomberg et Louis d’Estaing(5) abbé de Bellaigue.
D’abord le document nous apprend, qu’à l’époque, c’était le seigneur abbé de l’abbaye de Bellaigue (près Marcillat en Combraille) qui prenait en partie la dîme ecclésiastique de la paroisse de Chouvigny et en reversait au curé Bidet une maigre portion congrue. De ce fait nous comprenons la réaction de ce dernier, qui veillant jalousement aux grains, cherchait du rabiot là où il pouvait.
Après avoir jonglé avec les chiffres, les magistrats de la Sénéchaussée du Bourbonnais —huit sont cités— dans leur grande sagesse, intimèrent à l’abbé de Bellaigue d’accorder au curé Bidet une rallonge de sa portion congrue et de la porter à deux cent livres par an : « voyant que les dîmes qui lui étaient délaissées (au curé Bidet) en valaient dix livres et ainsi n’être capable de le nourrir ».
Aussi une semaine plus tard, par une lettre de son notaire Rouher, la Dame Françoise de Schomberg rivait le clou au curé Bidet et lui signifiait d’aller se faire lanlaire : « elle lui déclare que la saisine qu’il dit avoir obtenu contre l’abbé de Bellaigue ne regarde nullement ladite Dame » et enjoint abbé et curé de s’arranger entre eux !
Nous relevons que les frères Pétard ne figuraient plus au casting du jugement. Pour eux, comme pour les juges, peu importait qu’ils chargent leurs dixièmes gerbes dans la charrette de l’abbé, ou celle de leur curé ou celle de leur seigneur.
La famille prospéra et les amateurs de généalogie auront des chances de les retrouver dans leur arbre.

Sources : A. D. de l’Allier, 54 J Archives de l’église de Chouvigny aux A.D.03.
(1) Environ 1,8 hectare d’après Antoine DELARÜE, notaire à Nades à l’époque de la Révolution, qui donnait 0,6 ha pour une septerée.
(2) Au moins sept mariages de 1644 à 1654 avec des FLEURDÉPINE, VIVIER, ROUMY, DEFAUGÈRES, PETAUTON (liste sur demande).
(3) Veuve de François de DAILLON décédé en 1619.
(4) Le grand carrefour du Maulnou ; probablement le croisement du grand chemin d’Ébreuil à Montaigut avec le chemin montant de Chouvigny à Nades, à hauteur des Giraudets ou du Gougeat.
(5) Louis d’ESTAING comte et chanoine de Saint Jean de Lyon, seigneur de Salmiech (Aveyron) résidant en décembre 1640 au château de Beauvoir ; à cette date fut entériné le traité* entre le curé de Chouvigny et l’abbé Louis d’ESTAING. Il y est dit que l’abbaye de Bellaigue avait des droits sur la dîme à cause du quartier (ou membre) du Moulan qui en dépendait ? Ce moulan ne serait-ce pas le moulin Roudet du Bas de Chouvigny dont en 1655 le curé BIDET légua des parts à ses héritiers qui les revendirent en 1674 à François de LAFAYETTE seigneur de Nades ?