Etape a Valignat

Estappe à Valignat

Michel ROUMY

En sauvegardant par le procédé de la photographie numérique les minutes du notaire Rouher nous avons eu la bonne surprise de découvrir cette tranche de petite histoire qui en dit long sur les misères qui régulièrement frappaient nos anciens. Ici « l'estappe », pratique qui consistait à loger et nourrir les troupes en déplacement. En théorie une législation réglait les conditions d'hébergement, les habitants devaient le lit, pot avec verre et écuelle, place au feu et à la chandelle et, en retour, le soldat devait payer sa subsistance. La réalité était tout autre et ce qui se passa durant une semaine à Valignat et que les habitants eurent la sagesse de consigner devant notaire, se produisit à La Lizolle et ailleurs. Le fléau était connu de l'entourage royal et La Fontaine le classait en tête des lamentations de son « pauvre bûcheron tout couvert de ramée», jugez-en :

Aujourd'hui 9 juillet 1651, par-devant le notaire royal et témoins bas nommés, à l'issue de la messe en paroisse de Valignat, au devant de l'église, ont comparu : André Fayollet, Pasquet Péronnet, Claude Marmichon, Antoine Monnier, Amable Deferier, Sébastien Pérot, Jean Chirolle, Gabriel Thévenet, Jean Franconnet, Claude Tuilin, Ursin Lucat, Valentin Vivier, Jean Brandon, tous pauvres habitants dudit Valignat, lesquels, pour satisfaire à l'ordonnance de nos sieurs les officiers de l'élection de Gannat du douze de l'an dernier, ont déclaré, juré et affirmé et donnet pouvoir à André Fayollet, l'un des consuls de la paroisse, de déclarer, jurer et affirmer d'abondance en leurs noms, par-devant les dits sieurs que le samedi vingtième jour de mai dernier arriva en ladite paroisse un nommé Jacques De Gouttefroy, soi-disant capitaine au régiment d'infanterie de Condé, assisté du nommé Montiay, lieutenant, et du nommé Montort, enseigne soi-disant, et d'environ quarante hommes à pied, tant armés que non armés, gens ramassés par les villages et desquels l'on en a vu depuis plusieurs en divers lieux de cette province de Bourbonnais qui n'ont pas pris les armes et ne sont pas allés servir le Roy. Néanmoins De Gouttefroy les avait comme étant ses soldats et disait avoir ordre du marquis de Lévy, lieutenant du Roy, pour les loger dans la paroisse de Valignat, en laquelle il a demeuré avec sa compagnie jusqu'au 27 dudit mois ou il en est parti. A son arrivée, sortant des bois proches dudit village, sur les sept heures du soir, il avait fait ramasser les bestiaux, tant gros que menus comme boeufs, vaches et brebis, tant ceux de la paroisse que d'ailleurs, et les avait fait conduire par ses soldats dans des granges et étables du nommé Antoine Monnier et celui-ci retenu prisonnier durant les huit jours de la garnison. Voyant qu'il (le bétail) mourait d'oppression et de faim, il l'avait fait conduire dans les prés à faucher de Valignat, une heure par jour seulement, et après reconduire à son logis. Des bestiaux il en avait fait tuer quantité, tant gros que menus, et fait manger et dissiper par ses soldats, quoiqu'ils fussent nourris à leur discrétion de pain, vin, viande selon qu'ils l'ont demandé à leur hôtel (logeur) qui pour avoir pâti et se délivrer de l'oppression que leur faisaient les soldats, leur ont donné tout ce qu'ils demandaient, comme souliers neufs, rhabillage de vieux souliers, plomb, poudre et tabac. Les soldats ont même violenté les sieurs élus (les consuls de Valignat) pour avoir de l'argent, comme ils ont eu de Claude Marmichon la somme de six livres et de d'autres habitants de semblables sommes. Pour rendre les bestiaux à ceux qui étaient sortis de la paroisse ledit Gouttefroy, capitaine, avait pris, exprès, de l'argent à Antoine Coulomb, paroissien de Vicq, et avait fait voler son fils par les soldats, qui l'ayant rencontré dans un bois lui avaient pris huit livres. Au même lieu, sur le grand chemin, les soldats avaient pris la somme de quinze livres à des scieurs de bois, le tout en présence de Gouttefroy. Ils on continué leurs vols sur les grands chemins les jours de foire et marchés où ils ont volé quantité de gens, tant en meubles qu'en argent, spécialement au nommé Venant, à qui ils auraient pris trente livres, son épée et son baudrier au devant de la porte du presbytère de Valignat.

Le curé ayant voulu remontrer aux soldats les méchancetés qu'ils commettaient et qui méritaient punition, les dits soldats avaient mis la main à l'épée contre le curé et l'auraient menacé et poursuivi, jurant et blasphémant le Saint Nom de Dieu, disant que leur capitaine ne leur donnait autre chose que la liberté de voler et de prendre à leur hôte ce qu'ils trouvaient.

De plus se plaignent les pauvres habitants que pour se libérer des oppressions que leur faisait ledit Gouttefroy et ses soldats pour retirer leur bétail qu'ils voyaient mourir, furent contraints de composer avec lui à la somme de 350 livres qu'ils ont emprunté à P.. de D.. ( nom illisible), laquelle somme ils lui avaient délivré sous promesse que Gouttefroy faisait de leur donner une quittance valable devant les receveurs des deniers royaux. Ayant reçu l'argent, il n'avait pas voulu leur donner quittance se voyant le plus fort dans le village.

Se plaint aussi le sieur curé dudit lieu de Valignat de ce que dans la nuit du 26 au 27 mai Gouttefroy et douze de ses soldats avaient pénétré dans le presbytère et avaient fait voler son vin et emporté à pleins seaux et cruches tant la nuit que le jour de son départ.

Se plaint Amable Favier, métayer à Valignat, de ce que les soldats seraient montés sur sa grange et brisés les tuiles pour le contraindre à donner de l'argent.

Ledit Gouttefroy avait dressé un certificat portant que ses soldats n'étaient pas nourris et n'avaient pas trouvé d'hôtes (de logeurs), delà il avait été contraint de se saisir du bétail et il avait présenté le certificat au sieur curé pour le signer, ce à quoi celui-ci avait refusé en voyant tout le contraire, que les soldats étaient nourris à leur discrétion et avaient chacun leur hôtel. Gouttefroy était venu chez le curé avec douze fusillers, l'avait excédé et déchiré son pourpoint et fait signer le certificat par force et violence.

De plus se plaignent les pauvres habitants de Valignat de ce que les soldats pendant leur logement avaient pris les meubles, les habits, linges, serviettes et chemises, les auraient fait brûler -les meubles de bois comme les châlits et coffres- pour contraindre leurs hôtes à donner de l'argent, spécialement Jean Franconnet qui leur a donné sept livres pour se libérer des oppressions et pertes qu'ils faisaient de ses meubles.

Se plaint aussi Gabriel Gominet, fermier de Valentin Vivier, d'avoir été battu et violenté et même qu'il avait été à demi-dépouillé de sa robe pour avoir de l'argent, ce que voyant le sieur curé, mû de compassion, avait donné quarante sols pour faire cesser ladite fraude, ce qui avait été commandé de faire publiquement par ledit Gouttefroy.

Se plaint Claude Pinol, habitant de Vicq, de ce que Gouttefroy et ses soldats lui avaient emmené des boeufs et des vaches, iceux conduits à Valignat. Pour les racheter il avait donné douze livres audit Gouttefroy.

Desquelles déclarations et affirmations, ils (les pauvres habitants de Valignat) m'ont requis de dresser le présent procès-verbal, ce que je leur accorde en présence de messire Michel Dezaivaux, prêtre curé dudit lieu, de Claude de Chalouse, écuyer sieur de la Jailhe, habitant dudit lieu, Antoine de Saint-Julliez, écuyer sieur de La Chassagne, paroissien de Sussat, Gilbert Saulnier, clerc de la paroisse, qui ont signé.