Doleances

Doléances contre les corvées à Nades et Chouvigny

Gérard RENOUX

DIMANCHE 10 DÉCEMBRE 1769. 
Le jeune notaire Antoine DELARÜE, établi dans le bourg de NADES depuis trois ans, commence une longue journée de travail. Il a été requis par François DUBOT, tourneur en bois, habitant NADES et Annet DUBOURGET, laboureur, demeurant au village des Guillins, paroisse de CHOUVIGNY, tous deux syndics (*) de leur paroisse.

Il a donc organisé sa journée de la façon suivante :
Après la messe du matin, il se rendra à la « maison presbytérale de NADES » où seront rassemblés les paroissiens hommes, prévenus au son de la cloche par François DUBOT, et il y rédigera l’acte demandé.
Après avoir déjeuné en sa maison située à peu de distance de là, son cheval —il est un des rares paroissiens à en posséder— l’amènera au Haut de CHOUVIGNY, à la porte de l’église, où, après vêpres, Annet DUBOURGET aura convié les paroissiens hommes de CHOUVIGNY, toujours au son de la cloche.

S’il veut rentrer avant la nuit, il n’aura pas de temps à perdre, les jours commencent à être bien courts au mois de décembre et les chemins vers CHOUVIGNY sont longs et escarpés. Heureusement, il sait de quoi il retourne et il s’est avancé en commençant à rédiger les actes qu’on lui a demandés.

L’objet de cette animation dans les deux communes est « une ordonnance de Monseigneur DEPONT, intendant de la Généralité du Bourbonnois à MOULINS » qui demande aux habitants des paroisses de délibérer et donner leur avis sur un choix entre « le paiement des corvées en nature ou à prix d’argent ».

L’article 4 de cette ordonnance prévoit que cet acte doit être rédigé par notaire. Et c’est ainsi que Maître DELARÜE a été requis. Pour que les paroissiens soient bien informés, une lettre a été envoyée, que les curés ont lue à l’issue de la messe du vendredi 8 dernier et de celle du jour. Et pour être bien sûr que nul n’en ignore le contenu, Antoine DELARÜE en fera, à nouveau, la lecture lors des assemblées générales des habitants des paroisses.

Pour NADES, l’assemblée générale est constituée, outre François DUBOT, de « Bonnet FRÉTIER, François LAFOREST, Mathieu JANTON, Pierre LAFOREST, Barthélémy DUBOT, Marie ÉCHÉGUT, Nicolas GUIOT, Antoine TINARDON, François BERTHON, François LAUVERGNE, Pierre DECHATRE, François MERCIER le jeune, Bonnet LAFOREST, Pierre GIRAUDEL, Antoine CHABROULET, Bonnet RANOUX, Jean GIRAUDEL, Claude SIMONNET, Simon CHOMARD, Jean BRUN, Bonnet DECOMBÉMOREL fils à Jean, Étienne DECOMBÉMOREL fils à Gilbert et Jean SINTUREL. Tous sont propriétaires ou journaliers des paroisse et collecte de NADES ».
C’est loin d’être la totalité des habitants, mais ceux qui sont ici les représenteront.

Après la lecture de Maître DELARÜE, les participants unanimes, préfèrent payer en argent les sept journées de corvée qu’ils doivent réaliser pour les travaux des grandes routes. Ils font observer que lors de la construction de la route de MOULINS à MONTLUÇON, on les a contraints à se rendre à un « atelier situé à l’étang de La Brosse, à plus de quatre lieues et bien au-delà de MONTMARAUD ».

Pour celle de MOULINS en AUVERGNE, « c’est plus de cinq lieues, au MAYET d’ÉCOLE ». Ils ont également travaillé à celle de GANNAT à ÉBREUIL et « il leur paroitroit juste et raisonnable qu’ils fussent exempts de travailler à celle que l’on se propose de leur faire. » 

Par ailleurs, les quatre ou cinq dernières années n’ont produit que de mauvaises récoltes à cause de violentes gelées. « La paroisse, petite et pauvre, ne peut donner que peu de secours, néanmoins, ils voudroient bien ne point déplaire à Monseigneur l’Intendant, lequel semble ne chercher que le bien et l’avantage des habitants de sa généralité, mais ils craignent de ne pouvoir épargner sur les autres impositions qu’ils payent à sa Majesté de quoy faire face à iceluy ». Ils expriment la crainte de ne pouvoir assurer la subsistance de leurs familles et encore moins d’avoir à supporter des frais de celui qui sera chargé de la collecte.

Ils demandent donc à être dispensés de la corvée et, si cela est impossible, à payer en argent, mais pour cette année seulement, se réservant la possibilité, s’ils ne sont pas en mesure de payer leur imposition, d’aller en octobre prochain faire la corvée en nature. Le présent acte a été rédigé en présence de Charles d’ALEXANDRE des VOISSIÈRES, prêtre curé de NADES et de Gilbert LACROIX, garde des bois de NADES qui ont signé avec le notaire, Bonnet LAFOREST et Mathieu JANTON. « Les autres ont déclaré ne le savoir, de ce enquis, sommés et interpelés. »

Après les vêpres, devant la porte de l’église de CHOUVIGNY, Antoine DELARÜE retrouve donc Annet DUBOURGET qui a sonné la cloche et a rassemblé parmi les paroissiens :

« Gilbert BENAY propriétaire, Simon DIOT fils à Gilbert, Amable VILATTE, Pierre JOZILLON, Jean VIVIER, Antoine CHAPUZET, Jean LACOUTIÈRE, Jean GIRAUDEL, Marien GIRAUDEL, Antoine VIVIER, Jean JAME, François LENNE (?), Gilbert GIRAUDEL, Gilbert LANCELOT, Mathieu LANCELOT, Gaspard ROUMY, Antoine ROUMY pour Bonnet BENAY, Claude GIRAUDEL, René PÉTARD, Gervais DECOMBÉMOREL, Antoine GIRAUDEL, Gilbert CANTE fils à François, Gilbert JAMES, tous propriétaires, laboureurs, vignerons et journaliers des paroisse et collecte de CHOUVIGNY. ».

Les paroissiens ainsi assemblés et unanimes, protestent contre les sept journées de corvée qui leur sont imposées pour travailler sur les « grandes routes ». Ils font valoir que, lors de la construction de la « grande route de MOULINS en AUVERGNE », ils ont dû se rendre à l’atelier du MAYET d’ÉCOLE « quoyqu’ils fussent à plus de cinq lieües de distance, qu’ils ont déjà travaillé à celuy de MENAT, que ces travaux, joints aux mauvaises récoltes qu’ils ont faittes depuis quatre ou cinq ans, la plus grande partie de leur récolte étant en vice, que par ces raisons ils croiroient devoir être dispensés de travailler ny fournir pour faire travailler aux routes … ».

Ils acceptent de payer l’imposition en argent, mais le montant prévu de l’imposition à 202 livres leur paraît trop élevé et ils ne sont pas certains de pouvoir « épargner sur les autres impositions de quoy faire face à celle-ci ». Ils proposent donc de payer 101 livres. Ils font appel à « la Grandeur de Monseigneur l’Intendant pour qu’il lui plaise d’avoir égard à leur misère et le supplient instamment de vouloir les imposer à une moindre somme pour cette année seulement », car ils ne sont pas sûrs, les années suivantes d’être en mesure de payer en argent.
Dans ce cas, ils demandent à pouvoir, à nouveau, payer en nature.
L’acte est rédigé « en présence d’Antoine LESCLACHE, prêtre curé de la paroisse de CHOUVIGNY qui signe ainsi que Antoine ROUMY, le dit JOZILLON, Claude GIRAUDEL, Mathieu GIRAUDEL, Amable VILATTE et le dit DUBOURGET, quant aux autres, ont déclaré ne le savoir de ce enquis … »

On constate dans ces deux actes, l’état de pauvreté des deux paroisses. La terre, maigre, n’est pas gavée d’engrais comme maintenant et la productivité est faible. A d’autres occasions, les habitants se plaindront de leur misère, en particulier à la période révolutionnaire.
Pour mesurer l’état de dénuement des populations, un autre indicateur est constitué par les registres d’état civil. On peut y voir, à certaines périodes, des séries de décès dans une même famille, en particulier chez les enfants. Ceci peut indiquer que les organismes sont affaiblis par la malnutrition et que la moindre épidémie fait des ravages.

C’était ainsi, il n’y a guère plus de deux siècles, il n’y a pas si longtemps …
A méditer pour nos sociétés malades de suralimentation !