Cruels destins

Cruels destins de soldats de la République

Gérard RENOUX

 La Révolution de 1789 a mis le pays sous la pression de toute l’Europe. Le décret du 11 juillet 1792 proclame « La Patrie en danger ». Il est lu et publié partout en France. La Garde Nationale (*) envoie des contingents. Cela ne suffit pas et en août 1792, on procède à la levée d’un bataillon de volontaires pour le département de l’Allier.

 Antoine GUIOT, volontaire :
C’est dans ce cadre qu’on peut lire dans le registre de délibérations de la municipalité de Nades à la date du 12 septembre 1792 : « … Antoine GUIOT, fils à deffunt Mathieu et à Gilberte DUBOT, s’engage en qualité de volontaire soldat pour ayder à compléter le nombre des 800 hommes demandés pour former le bataillon de l’Alier … ».
Pour le retrouver, s’il lui venait l’idée de déserter, et à défaut de photo d’identité, le maire Antoine DELARÜE note son signalement : « … taille de cinq pieds juste, sourcils et cheveux chalims (?), les yeux gris, le né camard, la bouche moyenne et vermillée, le menton rond, le visage rond marqué de petite vérolle et une cicatrice au front … ». Sauf cas d’homonymie, il semble bien qu’Antoine GUIOT ait déserté car il sera amnistié par l’acte ci-dessous daté du 1er frimaire an 11, soit le 22 novembre 1802. 

République française Département de l’Alier
Certificat d’amnistie
Le cytoyen commandant la gendarmerie du département de l’Alier certifie que le cytoyen Guiot Antoine âgé de trente ans, taille de cinq pieds deux pouces, cheveux noirs, sourcils idem, yeux bleus, front large, né pointu et effilé, bouche petite, menton rond, visage oval et maigre, demeurant à Nades, a été compris dans l’amnistie accordée aux déserteurs par la loy du 14 floréal an 10 et qu’il est porté sur le n° 658 dans l’état des amnistiés de l’arrondissement de Gannat qui ont été autorisés à rentrer dans leurs foyers.
Fait à Moulins le 1er frimaire an 11 de la république française Signé Deleage
Vu par le préfet du département de l’Alier. Signé Lacoste
Enregistré le 29 floréal an 11.

Levée en masse de soldats nationaux :

Le 1er février 1793, la République déclara la guerre à l’Angleterre et à la Hollande. Les contingents de volontaires ne suffisant plus, on procéda aux levées en masse. Le 24 février 1793, la Convention décréta la levée de 300 000 hommes pris parmi les hommes de 18 à 40 ans, non mariés ou veufs sans enfant. Des commissaires furent envoyés dans les départements pour plus d’efficacité. Le département de l’Allier devait fournir 2 957 hommes dont 667 pour le district de GANNAT, soit 83 pour le canton d’ESBREUILLES et 6 pour la commune de NADES. Les « enrôlements » devaient avoir lieu le dimanche 10 mars 1793. Le directoire du district nomma des commissaires pour chaque commune ; pour NADES, ce fut Nicolas François BALLET, citoyen de la ville d’ESBREUIILLES.

A la date du 10 mars 1793, on trouve, toujours dans le même registre :

Aujourdhuy dixième jour du mois de mars mil sept cent quatre vingt treize, l’an second de la république française, nous, maire et officiers municipaux assistés de Nicolas François Ballet cytoyen de la ville d’Esbreuille, commissaire nommé par les dits administrateurs du directoire du district de Gannat le quatre du présent mois, nous sommes réunis avec toute la commune en l’église de la paroisse pour procéder au recrutement et enrôllement des sixhommes demandés à marcher pour joindre l’armée de la république, et là, après avoir fait l’apel de tous les garçons et hommes voeufs de la ditte commune, attendu que le nombre de six ne s’étoit pas complété par l’enrôlement de volontaires, le cytoyen Delarüe maire a proposé de prendre un mode pour faire et compléter le nombre des six hommes ; tous les garçons ayant conféré n’ont pu s’accorder sur ce mode, et ont demandé de renouveler le tirage après vêpres dix sept du présent mois. Le cytoyen Delarüe leur a remontré que la loy actuelle défendoit de désemparer, et qu’il falloit nécessairement procéder de suitte, le cytoyen Ballet leur a fait les mêmes remontrances et malgré toutes nos représentations ils se sont obstinés à ne pas vouloir y procéder et se sont retirés en nous réïtérant qu’ils demandoient jusqu’à dimanche après vêpres. Nous leur avons répondu que nous ne le pouvions sans nous compromettre relativement à la loy cydevant citée. Toutes nos réflexions ayant été inutiles, nous avons dressé le présent procès verbal et nous sommes retirés.

Fait et clos les dits jour et an.
Signé : Valleton Soulhiat Laforest
Delarüe James (secrétaire) Ballet

 

On voit que les jeunes de la commune ne sont pas « emballés » par l’idée d’aller défendrela Patrie et ils se sont donné un délai d’une semaine, pensent-ils. Mais le mercredi 13 mars suivant, la cloche de l’église sonne à toute volée et annonce la réunion de l’assemblée générale de tous les citoyens de la commune. Lisons le compte-rendu qui en est fait par le citoien ROZIER lui-même, administrateur du district de GANNAT. Il a ôté la plume des mains du cytoyen DELARÜE qui avait écrit deux lignes, pour écrire lui-même le compte-rendu :

 

Ce jourdhuy treize mars mil sept cent quatre vingt treize, l’an second de la république française, citoien Rozier administrateur du directoire du district de Gannat étant arrivé en la commune de Nades sur la dénonciation faitte par le citoien Ballet commissaire nommé par le directoire de Gannat pour être présent à l’assemblée des citoiens de la ditte commune de Nades à l’effet de former leur contingent de recrutement et enrôllement de six hommes faisant partie des trois cent mille appelés par la convention nationale pour se réunir à l’armée de la république française, laquelle assemblée avoit été dissoute dimanche dix du présent et le citoien Ballet s’étoit retiré.

Le citoien Rozier ayant invité la municipalité de se réunir sur le champ, ceux cy se sont réunis et de suitte ont convoqué l’assemblée générale au son de la cloche en la manière ordinaire. Et peu de tems après, les citoiens de la commune se sont réunis à l’église de la paroisse.

Les citoiens ainsi assemblés, le citoien Rozier commissaire susdit a fait lecture de la loi et de l’adresse de la convention et remontré aux citoiens de la commune qu’ils avoient manqué à la loi en forçant dimanche dernier les citoiens municipaux et le citoien Ballet commissaire à désemparer et d’avoir désemparé eux-mêmes. Les citoiens ont répondu qu’ils étoient prêts de délibérer sur le mode à prendre pour former leur contingent et ayant fait plusieurs essais qui n’ont pu réussir, ils ont à la pluralité et presqu’à l’unanimité adopté le sort.

D’après cette adoptation pour éviter tout soupçon de fraude, il a été fait cinquante un numéros, nombre des citoiens votants dont Louis Delarüe, surnuméraire au bureau de l’enregistrement du Puy en Velai, département de la Haute Loire a fait partie. Les numéros ont été tirés depuis un jusqu’à cinquante un, ensuite il a été fait une liste de tous les dits citoiens et autant de bulletins, lesquels ont été déposés dans un chapeau et parmi lesquels il y en avoit six sur lesquels étoit écrit soldat. L’appelle nominale a été faitte suivant l’ordre convenu et il est résulté que François Chabroulet, Mathieu Diot, Antoine Mercier, Jean Bionier, Pierre Deboudard et Michel Vivier sont devenus soldats nationaux sur le champ. Nous commissaire susdit, les avons proclamés soldats nationaux en les invitant de se rendre au premier avis qui leur sera donné de leur destination à peine d’y être contraints.

Fait clos et arrêté les dits jour et an.
Signé : Valleton Soulhiat Rozier Delarüe (maire)

 

 Les affaires à régler :
Quelque temps après cette séance, le 1er mai suivant, le notaire DELARÜE (encore lui) vit arriver en son étude la famille MERCIER, avec à sa tête Antoine, un des six malchanceux, qui voulait mettre en ordre ses affaires avant de quitter les siens. Il fit établir deux actes : 

Le premier précise qu’il ne veut pas emporter avec luy le peu d’argent qu’il peut avoir et veut le déposer en mains sures … et il confie à son frère Bonnet, la somme de 232 livres en espèces que ce dernier lui rendra à son retour de la guerre augmentée de 100 livres correspondant à diverses marchandises qu’il pourra vendre. Il charge également Bonnet de faire payer ses débiteurs : Gilbert GRAND (du village de –en blanc–) 8 livres, François BARREL dit FINAUD (de Lachamp) 28 livres, Antoine MALLERET (de Lachamp) 55 livres 12 sols, Michel GROBOST (de Nades) 25 livres, et –en blanc– (du village de –en blanc–) 60 livres. Pour cela, le dit Bonnet MERCIER retiendra sur les sommes récupérées, les frais qu’il aura engagés.

Le deuxième acte établi le même jour, concerne toute la fratrie, c’est-à-dire Bonnet, François et Pierre MERCIER tous les trois frères du soldat national Antoine MERCIER. Les quatre hommes exploitent en indivision l’héritage de leurs parents au bourg de NADES. Antoine MERCIER fait donc établir un bail de ferme sur sa portion moyennant une somme annuelle de 60 livres s’il n’est pas exempt d’impôt et de 66 livres s’il paye impôt, que ses frères lui verseront à son retour. Il est de plus convenu entre les parties que dans le cas où le dit Antoine MERCIER ne reviendroit pas et périroit au service, il entend que ses frères donnent 120 livres d’aumône aux pauvres de la commune de Nades soit sur la ferme cy-dessus, soit sur les sommes que le dit Bonnet MERCIER a entre les mains, laquelle somme sera remise au maire de la commune de Nades pour être par luy distribuée aux pauvres suivant leur besoin et surtout aux plus nécessiteux

Les deux actes signés par Antoine DELARÜE, ont été passés en présence de François FRÉTIER et de François LAFOREST, tous deux citoyens de la commune.
Là-dessus, Antoine MERCIER est parti l’esprit tranquille à la guerre pour sauver la Patrie pendant que ses trois frères faisaient prospérer les biens familiaux.

Épilogue :
On retrouve à nouveau les trois frères chez le notaire Antoine DELARÜE le 5 nivôse an 11 (26 décembre 1802) où ils déclarent que « … Antoine MERCIER, frère des dits Bonnet, Pierre et François, partant pour l’armée, chargea le dit Bonnet de recevoir des créances qui luy étoient dües par différents particuliers en assignats. Que depuis le départ du dit Antoine, n’ayant point reçu de ses nouvelles, et le dit Bonnet ayant reçu la plus grande partie des créances montantes à la somme de 416 francs, ils en ont fait le partage entre les dits Bonnet, Pierre et François, sauf à chacun à rapporter sa portion et rendre compte au dit Antoine en cas de retour de l’armée … »

 On peut penser que, dans nos campagnes, de nombreux soldats ont disparu ainsi lors des guerres de la République ou de l’Empire, sans que l’administration militaire prévienne les familles. Ainsi nous avons trouvé un autre cas dans les minutes du notaire DELARÜE, à la même époque.
Ici, il s’agit de deux frères, Jacques et Gabriel COMBÉMOREL, du village de Combémorel, qui ont disparu à la guerre depuis plus de sept à huit ans. Leur frère Jean (dit JEAN DE LA MARION), resté au village, a exploité la totalité des biens de la famille. Leur sœur Marie est l’épouse de Bonnet DAUBANAY propriétaire à Sussat. Ceux-ci, s’estimant lésés, citent Jean de la Marion … au tribunal du Juge de Paix du canton d’Esbreuilles pour éventuellement se concilier, sinon se pourvoir au tribunal civil pour faire condamner le dit Jean Combémorel à leur ouvrir partage des successions … Le juge de paix désigne deux arbitres pour effectuer le partage, et tout le monde se retrouve le 14 ventôse an 11 (5 mars 1803) en l’étude de Maître DELARÜE. Jean de la Marion affirme qu’on ne pouvoit demander la succession d’un absent qu’après 10 ans d’absence, « peut être avec raison », rajoute Delarüe, mais les Daubanay ne veulent pas attendre et le partage est décidé.

Comme Sussat est trop éloigné pour exploiter avec profit les biens qu’ils pourraient récupérer, ils demandent à leur frère et beau-frère de leur verser une somme d’argent, ce que ce dernier accepte. Marie Combémorel abandonne tous ses droits au profit de son frère Jean moyennant la somme de 300 francs en numéraire (200 francs payés comptant à la vue du notaire et 100 francs au 21 fructidor prochain). Bien entendu, les Daubanay devront restituer cette somme en cas de retour des disparus …

Quelques mois plus tard, le 30 vendémiaire an 12 (23 octobre 1803), Jean de la Marion verse 324 francs comptant, en l’étude de Me Delarüe, à son autre sœur Anne, épouse de Bonnet GIRAUDET, demeurant aux Goujards, commune de CHOUVIGNY, laquelle lui abandonne tous ses droits

 

Un troisième cas concerne la famille BARREL du village de Lachamp.
Le 1er messidor an 10 (20 juin 1802) est réalisé le partage des biens de François BARREL père, décédé depuis 28 ans environ, entre François BARREL dit FINAUD, Gilbert BARREL fils d’André décédé, autre François BARREL (muet), Jean BARREL et Marie BARREL présentement domestique à Châteauroux et qui a donné une procuration à François RABUSSON de Saint-Quintin. Le dit Jean BARREL est absent depuis longtemps (est-ce pour cause d’enrôlement aux armées ?) et de ce fait réputé décédé.
Le partage se fait donc entre trois enfants : François Finaud et son neveu Gilbert continueront d’exploiter les biens communs moyennant un dédommagement pour leur sœur Marie.

Outre l’enrôlement de soldats pour la défense de la Patrie, la République a procédé à de nombreuses reprises à des réquisitions d’aliments ou d’animaux. Celles-ci étaient très mal acceptées par la population, mais le pouvoir central avait organisé une administration très efficace pour se faire obéir, nous aurons l’occasion d’en reparler.