Chouvigny Morny

Chouvigny sur Sioule.

Irénée BARBARAT

Il avait été très intéressant de retrouver le registre des délibérations du conseil municipal d’avant 1870. Sous le second empire, Chouvigny, comme Nades et Lalizolle, a connu une activité considérable. La Terre de Nades, somptueusement équipée par le comte de Morny, demi-frère de l’empereur, comprenait de nombreuses terres sur Chouvigny.

On ne peut malheureusement évoquer cette période qu’à travers le livre de caisse de la terre de Nades ou de quelques actes notariés. A la suite de l’émigration de la famille Le Noir, la terre de Nades fut vendue comme bien national le 6 prairial an VI. Elle comprenait six parcelles sur Chouvigny dont le vieux château et certainement la vigne « Lafayette ». L’acheteur Gauthier d’Hauteserve revendit la terre à Morny en 1852. 822 ha 64 a 84 ca pour 550 000 F . Dans l’énumération des biens, on trouve « un vieux château en ruines à Chouvigny ».
De Morny agrandit rapidement sa propriété qui passe à 1703 ha.

Parmi de très nombreux achats, notons :
le 19 juin 1853, 163 ha de terres à l’Etang Roux et à Montauvin
le 2 février 1854, 96 ha 42 a, à Lesbre, sur les hauts de Chouvigny
le 26 mars 1855, 55 ha 60 a, à Malleret, toujours à Chouvigny.

On organise alors la propriété. Le parc de 315 ha autour du château entouré par un mur de plus de 7 km, comprend des terres sur Nades, Lalizolle et Chouvigny. Les terres agricoles de l’extérieur sont regroupées en domaines.

On peut noter trois exploitations agricoles principales :
-
la ferme de Nades de 195 ha
-
le domaine de Boënat de 170 ha
- le domaine de Chouvigny de 140 ha loué 25 F l’hectare à Bénegent et Tabarant.

Mais ceux-ci n’exploitent pas eux-mêmes.
La Grande Lande est cultivée par Gilbert Mosnier
Le domaine Giraudet par Simon Giraudet
La Petite Lande par Gilbert Berthon
Le grand domaine de Montauvin par Louis et Jean Mansat
Le petit domaine de Montauvin par Charles Mosnier.

Morny se réserve la moitié des vignes des domaines de Montauvin. Il se réserve également « la partie délimitée par, au sud, la nouvelle route de l’Etang Roux aux Prénards, à l’est par la Sèpe, à l’ouest par le chemin de Nades à Ebreuil, au nord par le chemin des Gougeats aux Pétards. Les preneurs ne pourront pas faire pacager leurs bestiaux dans le pré de la pêche joignant l’étang de la buse afin d’éviter les dégâts que les bestiaux font ordinairement aux autres propriétés.
Les preneurs pourront seulement couper et enlever le foin du dit pré, sans aller prendre le regain ».

Morny s’intéresse aussi aux vignobles de sa propriété qui lui fournissent le vin nécessaire à l’énorme personnel de la ferme de Nades et du château. La vigne Lafayette n’est pas oubliée. On lit dans le livre de caisse : « A Gilbert Vivier pour le transport de 2600 hottes de terre de bas en haut de la vigne Lafayette à raison de 10 F. les 1000 hottes ».
Pour de Morny et ses invités au château, les vins avaient une tout autre provenance.

Le bail fait à Bénegent et Tabarant comprenait certainement des clauses très précises, identiques à celles prévues pour le domaine de Boenat.
Les terres seront cultivées en quatre soles, un quart en blé froment et seigle, un quart en orge et avoine, un quart en prairie artificielle, un quart en levée de guéret ou plantes sarclées.
Les trèfles ne pourront rester sur le même terrain plus de deux ans ni y revenir qu’après la quatrième année.
Le chaulage est obligatoire, la chaux devra provenir des fours de Monsieur le comte de Morny à Chavagnat.
Les fourrages et pailles ne pourront être vendus, mais consacrés uniquement à la production de fumier.
Il sera fait des drainages à moitié frais entre bailleur et preneur (Morny avait créé au Mercurol une fabrique de tuyaux de drainage et de manchons destinés à l’assainissement de ses terres.)
Les preneurs ne pourront chasser. Ils ne pourront demander aucune diminution de prix pour cause de grêle, gelée, stérilité, invasion ou autre événement prévu ou imprévu. Il est également prévu des livraisons de beurre, volailles … à la ferme de Nades.
Un certain nombre de journées de charrois sont également dues.

Pour mettre facilement en relation les domaines de Chouvigny et les installations industrielles du Mercurol, Morny crée un chemin de la route Ebreuil-Servant jusqu’à la Sèpe à travers le « bois des Coires ».
25 février 1858 : construction d’une allée non empierrée dans le bois des Coires à Chouvigny, sur une longueurde 1832 mètres.
Article 1 : l’allée à confectionner commence au chemin dit d’Ebreuil et aboutit au ruisseau de la Sèpe.
L’axe est déjà déterminé sur le terrain par des piquets et une petite tranchée dans le bois. Le tracé sera du reste complété au début des travaux et l’entrepreneur devra suivre exactement ce tracé ainsi que toutes les indications de service qui lui seront remises par l’ingénieur directeur des travaux ou par le régisseur de la terre de Nades.
Article 2 : l’allée aura une largeur de 6 mètres non compris les fossés. Ces derniers auront une largeur de 80 cm. Lorsque les talus seront en remblais et que parconséquent l’allée se trouvera au-dessus du sol naturel, il ne sera pas fait de fossé.
Ce talus sera réglé à un mètre de base pour un de hauteur. Dans la longueur correspondant aux talusen déblais et partout où le chemin se trouve en sol naturel, les fossés auront la largeur prescrite et une profondeur de 40 cm.
Article 3 : la zone de l’allée sera parfaitement réglée sans inflexion en accordant le raccordement à la pente générale et avec un bombement de 10 cm à l’axe.
Cette pente est uniforme de 55 mm par mètre depuis l’origine jusqu’au passage du ravin et de 58 mm depuis cet axe jusqu’au ruisseau de la Sèpe.
Article 4 : au passage du ravin il sera établi un aqueduc de 70 cm de large sous voûte avec têtes brutes mais régulières et avec un talus se raccordant à ceux de l’allée. L’entrepreneur sera tenu de pratiquer également quatre ou cinq aqueducs là où le besoin se manifestera et là où seulement il sera indiqué par l’ingénieur directeur des travaux, d’une largeur de 40 cm et recouverts de dalles de varange plates eu égard à la pierre qui se trouve à portée des travaux et provenant des déblais. Ces aqueducs en bonne maçonnerie de chaux et de sable seront comptés à l’entrepreneur.
Celui dans le ravin sous voûte de 70 cm de large au prix de 40 F., ceux de 40 cm couverts de dalles plates de 20 F. chacun.
Le nombre des aqueducs peut varier de quatre à six et sera fixé par l’ingénieur.
Article 5 : les travaux seront commencés trois jours après l’adjudication pour être terminés au 15 mai sous peine d’une amende de 50 F. par jour de retard !!!
Une première réception sera faite après l’achèvement de l’allée et la réception définitive deux mois après.
L’entrepreneur sera tenu de refaire tout ce qui sera reconnu défectueux et réparer toutes les dégradations qui pourront se produire par éboulement, tassement, effet des eaux, entre les deux réceptions.
Article 6 : l’entrepreneur disposera en sa faveur du taillis et des arbres qui se trouveront compris dans la zone. Les souches également lui appartiendront, mais elles devront être parfaitement essartées.
Article 7 : le paiement des travaux se fera en quatre termes
- un quart lorsque les travaux seront ébauchés sur toute la longueur
- un quart lorsque le directeur des travaux trouvera le terrassement d’ouverture et le règlement de l’allée à un niveau suffisant
- un quart à la première réception provisoire
- le dernier quart pour solde lors de la réception définitive après, bien entendu, la réparation des dégradations qui seraient prescrites à l’entrepreneur.
Article 8 : tous les frais sont supportés par l’adjudicataire.

Article 9 : les travaux sont adjugés au rabais par soumission orale. La mise à prix est de 80 centimes par mètre courant.
Adjudication : les sieurs Gilbert Tabarant demeurant aux Chambons de Chouvigny et Jean Baptiste Bénegent de Péraclos sont adjudicataires pour avoir fait un rabais de 3 centimes. Les travaux sont donc adjugés à 77 centimes le mètre courant.

Mais M. de Morny, ce touche-à-tout, ne limite pas ses activités à l’exploitation agricole ou à l’aménagement somptueux de son parc et de son château. Il crée un établissement industriel pompeusement appelé « usine de l’Etang Roux ». Pour cela, il s’assure la collaboration de 3 habitants de Chouvigny.
Une société est formée le 1er juin 1853 par acte rédigé au château de Veauce (au début, M. de Morny réside chez son ami De Cadier).
« Entre le comte de Morny d’une part et MM Augustin Rippert, Paul Vivier et Claude Baptiste Vivier d’autre part, il est convenu ce qui suit :

Les sieurs Rippert et Vivier ont créé depuis quelque temps au Moulin Rodet l’établissement d’une scierie mécanique avec machines à fabriquer les parquets et les formes pour chaussures.

Les essais et travaux auxquels les sieurs RIPPERT et VIVIER se sont livrés ont amené des résultats avantageux tant pour l’économie de la main d’œuvre que pour la beauté du produit, ce qui assure des bénéfices assez importants et une vente prompte et facile. Ils ont fait l’acquisition du matériel et outillage nécessaires, mais n’ont plus assez d’argent pour former un fonds de roulement qui les mette à même de subvenir aux besoins de l’établissement. Ils ont proposé à M. de Morny de fonder un établissement sur des bases plus larges.
Article 1 : il est fondé une société en commandite dont la raison sociale sera « Rippert et Vivier frères ». La durée sera de quinze ans et le siège social dans le moulin de l’étang Roux que M. de Morny se propose de louer pour l’établissement en question.
Article 2 : M. le Comte de Morny fera bâtir les bâtiments qu’il jugera utiles. Il se réserve de fixer la quotité de sa commandite. Il sera toujours libre de placer un comptable. Le matériel fourni par Rippert et Vivier est estimé à 8 500 F.
Article 3 : les sieurs Rippert et Vivier ne feront aucun achat de bois en dehors des propriétés de M. de Morny. Les bois seront apportés à l’usine et leur valeur fixée à l’amiable. En cas de désaccord le baron de Veauce ou son régisseur seront juges.
Article 4 : tous les ans au premier juillet un inventaire des opérations commerciales sera fait. Sur les produits de l’usine il sera prélevé :

- le loyer de l’Etang Roux soit 1 200 F,
- l’amortissement des 8 500 F. de matériel en 15 paiements égaux,
- les intérêts à 6 % des sommes avancées par de Morny,
- un traitement annuel de 1 000 F. attribué à Rippert et aux frères Vivier soit 3 000 F. en tout,
- sur les bénéfices 20 % seront mis en réserve pour constituer un fonds de 50 000 F. M. de Morny se réserve d’indiquer l’emploi de ce fonds et s’en rend responsable.
Article 5 : de Morny pourra cesser se participation en prévenant un mois à l’avance. Il deviendra alors créancier pour les sommes avancées et s’en remboursera sur les valeurs actives de la société. Dans tous les cas, Morny doit rester propriétaire de l’usine.

L’équipement est très rapidement réalisé. On songe à utiliser l’eau de la Sèpe comme force motrice. Pour cela on nettoie l’Etang Roux. 3 000 m3 de vase sont enlevés payés 89 c. le m3 à Aimable Randon d’Ebreuil qui a obtenu le travail.
Mais on peut se demander s’il est bien logique de comparer l’énergie de la Sèpe à celle de la Sioule !

En Mai 1854, on complète l’équipement de l’Usine de l’Etang Roux » par 4015,95 F de machines achetées à Barbier et Daubrée, mécaniciens à Clermont Ferrand.
Cet établissement de l’Etang Roux ne sera que feu de paille. Dès 1857, un des frères Vivier se reconvertit en hôtelier au « Tournebride du château » devenu par la suite l’Hôtel de la Poste à Lalizolle.
En 1865, après la mort de Morny on établit l’inventaire de ses biens à l’Etang Roux :
- débris de fer et fonte provenant d’une ancienne machine à fabriquer les parquets : 100 F
- dans le séchoir, 3 bouilleurs en fonte sur leurs fourneaux hors service : 200 F
- un lot de formes de cordonnier considéré comme bois à brûler : 30 F

Les mécaniciens clermontois Barbier et Daubrée connaîtront une toute autre fortune puisque leur établissement est à l’origine de la firme Michelin. 

 Morny avait certainement pensé utiliser les bois de ses forêts. Mais finalement elles ne lui seront que d’un faible rapport. Une des ventes les plus importantes est celle de 12 ha de taillis à Chanvié, commune de Chouvigny. Proposée à 7000 F, elle est finalement adjugée à 4500 F après des rabais de 50 F en 50 F à Jean Monier propriétaire et débitant de tabacs à St Gal.

Nous pourrions aussi évoquer les conditions d’exploitation des forêts établies par l’administration de la terre de Nades … Tout cela devait bien changer quelque peu les habitudes des habitants de nos villages.

Un autre profond changement a été apporté par le démembrement de la terre de Nades. Jusqu’alors la plus grande partie des terres appartenaient à quelquesgrandes propriétés : De Morny, De Cadier, De Montlaur, De Féligonde … Cornefert vend de 600 à 700 ha de la terre de Nades à de petits exploitants. Ainsi de nombreux cultivateurs de Nades, Lalizolle, et Chouvigny deviennent propriétaires. De toutes petites propriétés certes, mais ils sont chez eux et c’est le fait nouveau.

Voici une de ces ventes :

Le 23 novembre 1876, Cornefert vend à Gilbert Monier et à Marie Giraudet sa femme, « un corps de bien situé à la Grande Lande, une maison d’habitation avec chambre à la suite ; une grange avec cave à la suite, une étable à la suite de la grange, d’une étable à porcs à la suite de l’autre étable. Ces bâtiments se trouvant sous le même toit et sont couverts en tuiles…
Une pièce de terre de 14 ares 29 ca se trouvant à la suite de la maison,
Une pièce de terre de 8 ares 70 ca « La Rebille » n° 176 section B du plan cadastral de Chouvigny,
Une terre et pré de 1 ha 77 ca appelée le pré des Saulnières compris dans les n° 206, 207, 208, du plan section C.
Font partie de cette vente le droit que peuvent donner aux acheteurs les cheminées des biens vendus sur les communaux de la commune de Chouvigny.
Prix de vente 13 200 F.

Origine de la propriété :
Cornefert en est devenu propriétaire sur licitation par le tuteur des enfants De Morny. Le prix de ladite adjudication est encore entièrement dû.
Cornefert vend donc le bien avant de l’avoir payé. 

Chouvigny doit également à Morny la route de l’Etang Roux aux Prénards. Dans une délibération du Conseil Municipal de Lalizolle on lit « cette route sera très utile en raison de l’hospice que M. de Morny se propose de fonder à Chouvigny…
Pour le moment nous n’en savons pas plus.

Le passage de M. de Morny, même si sa durée est faible, a pourtant bouleversé nos communes. De grands progrès ont été faits dans l’exploitation des terres ou des forêts. Les sommes considérables dépensées alors ont profité dans une certaine mesure aux habitants de la région. Un phénomène social est également intervenu. De nombreux habitants de Nades, Chouvigny, Lalizolle se sont établis à Paris, anciens employés du château, anciens ouvriers recrutés sur place par les constructeurs de la ferme ou du château.

Pour terminer évoquons quelques souvenirs de nos anciens … qui ne sont peut-être que des légendes …
Morny grand chasseur aurait utilisé le vieux château comme relais de chasse ? On peut le supposer vu les sommes considérables dépensées pour l’organisation de la chasse dans le parc, pour l’entretien de la meute, pour la location de la chasse dans la forêt domaniale des Colettes.

Quand j’étais tout gamin, M. Baile, le maire de Chouvigny, m’a montré la croix qui dominait le bourg vers le hameau des Granges « on l’appelle la croix de la garde, car l’empereur Napoléon III y est venu chasser avec sa garde … »
Avec sa garde ? c’est peu probable, mais que Napoléon III soit venu rendre visite à son demi-frère à Nades et qu’il y ait chassé c’est bien possible. Pour beaucoup de vieilles gens de chez nous, c’était même une certitude. Quant à la croix de la garde, on trouve déjà ce nom dans une donation faite par le fils de Madame de La Fayette … alors ?