Battage au fleau

Le battage au fléau
Je pense que dans notre région, avant qu’apparaissent les batteuses, dont j’ignore la date, le peu de récolte que chacun avait, c’était essentiellement du seigle, était battu au fléau, à l’arrière saison. L’aire de la grange était faite avec de la terre grasse bien damée. Sur l’aire, ils étalaient les gerbes déliées pour en faire une couche de dix à douze centimètres d’épaisseur. Une, deux ou trois personnes, en bien s’accordant, tapaient avec les fléaux sur la récolte un bon moment. Après, la couche était retournée et les fléaux recommençaient à taper. Après, avec la fourche, la récolte était bien secouée, la paille liée en bottes. Avec le râteau, ils ramassaient les plus gros « menus » de paille et d’épis.
Le grain était mis dans des paillasses pour être vanné avec le van. Ensuite, une autre couche de récolte était étalée sur l’aire et ainsi de suite jusqu’à la dernière gerbe.

Je ne connais pas le moment de l’apparition des batteuses, mais aussi loin que je me rappelle, c’est-à-dire dans les années mil neuf cent vingt-quatre, vingt-cinq, la batteuse était actionnée par une grosse locomobile à vapeur appelée chaudière. Pour que cette machine tourne et fasse tourner la batteuse, il fallait de l’eau et du charbon pour la chauffer.
Pour avoir une batteuse et une chaudière, cela coûtait cher. Il y avait peu d’entrepreneurs. Je me rappelle qu’à Chouvigny, les plus gros propriétaires, ceux qui avaient huit à dix hectares, s’étaient associés pour acheter une batteuse et une chaudière, au nom de société de Chouvigny.
Cela leur permettait de battre quand ils voulaient. Ils entreprenaient les battages dans tout Chouvigny. Quand arrivait la saison, ils embauchaient deux hommes forts de la commune, je me rappelle du Touène MANSAT et du Jules BIDET, c’étaient les mécaniciens. Ils suivaient le matériel de ferme en ferme : ils couchaient chez le paysan bien souvent ; deux fois par jour, ils mettaient la batteuse sur des cales, bien de niveau et la chaudière aussi.
Le matin, ils se levaient tôt pour chauffer la chaudière, relever le grand tuyau qui servait de cheminée.
Ils mettaient toutes les courroies, ils faisaient le graissage ; au lever du soleil, tout était prêt, le Touène tirait sur le sifflet et le battage commençait.
De ferme en ferme, la chaudière et la batteuse étaient déplacées bien souvent avec des vaches, il y avait peu de fermes qui avaient des bœufs, les mécaniciens surveillaient le déplacement.
Dans les années trente-six, trente-neuf, il y eut des entrepreneurs qui achetèrent un tracteur à bandage. Pour faire tourner la batteuse, ça allait, mais pour déplacer, cela patinait.
Avec l’arrivée de ces chétifs tracteurs, la société de Chouvigny sombra et vendit son matériel.
Du temps de la guerre, il n’y avait pas de pétrole, les entrepreneurs achetèrent des gros moteurs électriques posés sur une petite remorque ; avec de grandes tiges, le courant était pris directement sur la ligne ; quand ça forçait trop, les plombs sautaient, le battage était arrêté, des fois, durant des heures.
Après la guerre, les tracteurs revinrent avec bien plus de puissance et de bons pneus. La batteuse par elle-même n’avait pas beaucoup changé, mais le travail fut amélioré avec l’arrivée du monte-gerbes, de la presse et de son monte-bottes ; la paille était liée et les bottes allaient d’elles-mêmes sur le pailler. Il y avait aussi le lance-balle ; les sacs de grain étaient lévés à hauteur d’homme. Toutes ces nouveautés supprimaient des ouvriers. La batteuse était déplacée avec le tracteur, il n’y avait plus besoin de vaches ni de bœufs. Mais comme on n’arrête pas le progrès, aux alentours de mil neuf cent soixante, les moissonneuses batteuses vinrent au pays ; dans leurs débuts, elles n’étaient pas très au point, il y en a beaucoup qui continuèrent avec la lieuse et la batteuse encore quelques années, mais maintenant, c’est bien entré dans les mœurs. Malheureusement, même avec toutes ces nouveautés, il n’y a plus beaucoup de paysans dans nos campagnes.
Une autre fois, je vous parlerai de la préparation et du jour de la batteuse.
Je vous remercie de m’avoir écouté.
Durantel Robert