Temps des restrictions

Au temps des restrictions.

Andrée PIBOULE

     Le lait

     Le secteur des produits laitiers, de survie, a peut-être été celui où il y a eu le plus de fraudes et d’abus.
    
Ainsi, en Octobre 46, le beurre est devenu tout à coup introuvable, même au noir. Il y eut des périodes où les restrictions s’aggravèrent ; ainsi, tout à coup, en 1947, dans les villes. Pourquoi ? On ne le sut jamais.
    
A cette époque, au Maroc, dans le bled, la situation était aussi difficile. Il me fallait faire un voyage à Fès, à 60 km, dans un car plein de volailles pouilleuses pour y quérir la ration d’un bébé : 100 gr de beurre mensuel !   Quant au lait vendu au marché, c’était un mélange des produits des femelles mammifères de toutes sortes, chamelles, brebis … et de liquides nauséabonds pour l’empêcher de tourner. Plus tard, le lait américain en poudre, arriva en boîtes de 1 kg. Il était recommandé d’en ouvrir une par jour, par hygiène !

     Le petit-déjeuner

     Un ticket était validé chaque mois pour une ration de café ou de Banania, au choix. Ce dernier, en boîte de carton, m’était suffisant. Même de loin en loin, quand une circonstance favorable réunissait lait et œuf, j’arrivais à faire une petite crème au chocolat. Certes, cette douceur rare était appréciée des camarades : « Y a bon Banania ! »
    
Pourtant, la plupart préférait la ration de café, une trentaine de gros grains mal grillés mêlés à une poudre noire de nature inconnue. C’était notoirement insuffisant. Alors on essayait les céréales. Heureux, ceux qui avaient trouvé au grenier familial quelque antique grilloir à orge, rouillé, bosselé et qui reprenait du service surtout avec des glands.
    
D’autres essayaient la chicorée. On pouvait cultiver les endives dans le sable d’un tonneau. Les racines, lavées, grattées, hachées menu, étaient mises à rôtir au four de la cuisinière. Leur brunissement était surveillé de près. On se disait : « plus qu’une demi-minute, ce sera réussi, cette fois ! » Et tout à coup, pouf ! les flammes jaillissaient du four, une âcre fumée remplissait la cuisine … Regrettant les denrées et les heures perdues, il fallait recommencer. Que de travaux fastidieux et inutiles nous avons faits !
    
La boisson chaude devait raisonnablement être sucrée à la saccharine, ersatz chimique amer qui ne nourrissait pas. Cela permettait d’économiser le précieux sucre afin de pouvoir faire des confitures à la saison. On modifiait les recettes : avec les mirabelles on ne mettait que la moitié du poids de sucre ; mais seulement le tiers avec le mélange coings, poires, pommes. Quant au raisiné, on le faisait sans apport de sucre. Il fallait seulement pouvoir assurer une très longue cuisson.
     Pendant de longues années, le miel a totalement disparu. Peut-être, réservé aux pains d’épices des prisonniers qui étaient 2 000 000 à attendre des colis. Peut-être aussi le précieux miel était-il devenu noir … Donc, sur une mince tranche de sec pain noir, on pouvait tartiner un peu de saindoux, un reste de jus de viande, quand il y en avait … Heureux veinards, ceux qui avaient du beurre !
    
Le beurre a été tout puissant ; on l’a troqué parfois contre du sel, du pain et d’autres fois pour des raretés vestimentaires.
     Exemple : une motte de beurre contre l’élastique (introuvable) de 2 culottes d’enfant ou contre une paire de sandales en lanières découpées dans de vieux pneus (Auvergne) …
     Mais il ne pouvait pas tout : il me souvient d’une fermière dont l’unique réveil avait été victime des combats de 1940.
     Malgré tout son beurre, et ses recherches, elle ne put le remplacer qu’après 1950. Les objets usuels, manufacturés neufs ont disparu pendant environ 10 ans. Nous étions devenus soigneux et vétilleux à l’extrême …
     Les hivers de guerre ont été sibériens, notre pire ennemi a été le froid. Les maisons rurales avaient gardé leurs cheminées, leurs cuisinières où l’on faisait feu de tout bois, genêts, sciures, écales de fruits secs, balle de blé humectée, pommes de pin …
    
Mais dans les villes noires sans néons, lampadaires ni vitrines éclairées, la situation a été dramatique. On avait « modernisé » les logements en supprimant la plupart des cheminées. Le chauffage au gaz –quelques heures par jour- était surveillé, rationné : les PV étaient distribués aux surconsommateurs.
     Que d’engelures aux orteils, nez, doigts finissaient par éclater car on manquait de corps gras et de vitamines. On détricotait les vieux lainages pour faire mitaines et socquettes. Une paire de galoches grossières valaient 30 f. et avec un bon. Elles étaient plus confortables que les chaussures accessibles sans bon et sans cuir !
    
A Lalizolle, pays aux hivers froids, on se débrouillait. Mais à Commentry, pays de mines, la carte ne donnait pas droit à une quantité suffisante de charbon.
Certains trouvèrent un « filon ». A l’époque, les profondes tranchées d’exploitation ancienne, n’étaient pas encore noyées d’eau noire. La falaise abrupte était haute de 50 m. On y descendait par des sentiers escarpés, vertigineux. En bas se trouvait une épaisseur de boue noire, détrempée. On l’exploita.
    
On voyait arriver au bord de la tranchée, des gens vêtus de leurs plus vieilles loques. Ils laissaient au bord du précipice des véhicules hétéroclites : brouettes, remorques, antiques landaus, charrettes à bras, caisses sur roues de récupération... Et pendant des heures, c’était un spectacle hallucinant. De loin, sur la pente de la tranchée, on voyait ces deux files de fourmis de plus en plus noires, descendant et remontant leurs seaux débordants. On se croyait revenu au temps de l’esclavage dans les mines de jadis.
    
Ce charbon semi-liquide était très apprécié, et était l’objet de trocs. Il fallait l’égoutter, le malaxer pour en faire un ciment noir dont on couvrait le feu ; une douce chaleur régnait pendant des heures. Il suffisait d’un seul coup de tisonnier pour éviter qu’il ne s’étouffe.
    
Notre famille n’y est jamais descendue ; nos voisins nous le fournissaient contre de menus services : prêt d’un oeuf, d’un verre de sucre en poudre, légumes, semences … ou ustensiles de cuisine devenus rares eux aussi. C’est un exemple de débrouillardise locale face à la pénurie.
    
Même les écoles ne furent pas toujours fournies en combustible. A Chouvigny les après-midi de plein air, élèves et maîtresses allaient dans les côtes quérir les troncs d’arbres morts, qu’il fallait ensuite débiter ! A Vallon en Sully, le bois livré par petites quantités était si vert que la tranche était couverte de longues épines de sève gelée. Comment allumer le feu ? Par bonheur le Godin cylindrique avait un tuyau vertical.Autour, nous disposions le petit bois à sécher en un échafaudage aussi haut que possible, que nous changions au fur et à mesure. Heureusement, le climat de Vallon est très doux …
    
A noter, les journaux, à un seul feuillet sans illustration ni réclame, étaient trop précieux pour en faire des allume-feu. On les réservait pour des usages vitaux : remplacement d’une vitre cassée (une vraie catastrophe), défense contre les vents coulis ; plastrons contre la bise, compléments bien bruyants de literie ; et pour les marches dans la neige des houseaux, sortes de guêtres maintenues par des ficelles. Ces ficelles elles mêmes, si rares, si précieuses qui servaient surtout à réparer nos sacs à provisions surmenés, que nous emmenions partout, au cas où … ?