Au temps de la resistance

Au temps de la Résistance

Gérard BOILOT—propos recueillis par Michel VIVIER

     Le jeune Gérard BOILOT, demeurant avec sa famille à VICQ, pratique le football à Lalizolle, sous les couleurs du Football Club de Lalizolle reconstruit par l’instituteur Amédée BOUSSANGE.
     Les deux hommes se connaissent depuis quelque temps déjà. En effet, ils partagent ensemble une autre passion : la chasse. C’est cette activité qui les a fait se rencontrer dans les bois de Sussat et du Mercurol, où le jeune Gérard accompagnait toujours son père, compagnon de chasse d’Amédée.
    Le foot est une autre passion du jeune homme. Ainsi, le jeune BOILOT est-il souvent en contact avec le maître d’école. Ce dernier apprécie l’attitude de correction du jeune joueur, sa combativité, sa résistance physique, son sens de la collectivité. Ce jeune garçon de Vicq est décidément une bonne recrue !
    
Gérard BOILOT, au fil des « dimanches de foot », a bien senti qu’il était l’objet d’un intérêt un peu mystérieux de la part de cet aîné. Souvent invité à boire un verre à la maison d’école, le jeune homme a ressenti les inquiétudes du maître au sujet de la situation du pays. Au mur de la cuisine sont épinglées les cartes des fronts où sévissent les combats de guerre, notamment ceux du front russe. Il écoute les remarques, les analyses militaires émaillées de propos de géopolitique.
    
Amédée montre qu’il ne supporte pas le règne de la délation, l’esprit de collaboration vers lesquels on pousse la population. « Ah ces gouvernements de Vichy et leurs disciples ! »
C’est l’esprit de droiture, l’esprit laïque dans lequel le jeune homme a été élevé qu’il se plaît à retrouver là.
     Un jour le jeune homme s’enhardit et confie, au maître, sa révolte intérieure depuis l’impression d’envahissement fantastique qu’il eut lors de la descente d’une colonne de Waffen-SS, en provenance de BELLENAVES, chars et mitrailleuses, dans un bruit infernal, traversant la plaine. Il avait alors 17 ans …

NOVEMBRE 42

     35 000 soldats américains et anglais débarquent sur les plages algériennes et marocaines … Nouvelle donne ! Les allemands ont senti le danger : il faut interdire les échanges possibles entre Afrique du Nord et France du Sud …

     Le 11 novembre, la Wehrmacht franchit « la ligne de démarcation ». L’envahissement concerne brusquement tous les français !
     La fin des « Chantiers de Jeunesse » est décrétée. Depuis quelque temps il est question de recenser trois classes d’âge : les jeunes gens de 20 à 22 ans pour un Service de Travail Obligatoire en Allemagne …

JANVIER 43

     A Montluçon 300 requis pour le S. T. O. et leurs familles empêchent le départ d’un convoi pour l’Allemagne…Servir l’Allemagne, travailler aux chantiers de la Wehrmacht à construire des fortifications en France ! … L’idée de résister fait son chemin. Sur le front de l’Est, la Wehrmacht a atteint la Volga et la ville stratégique de STALINGRAD sur la route du CAUCASE dont les allemands convoitent le pétrole. En plein hiver, par – 40 °, l’armée rouge harcèle l’ennemi et le contraint à la capitulation, faisant 100 000 prisonniers dont 10 généraux. L’espoir renaît.

     Gérard BOILOT, refusant l’idée de S. T. O. s’inquiète de son avenir ; Il se confie à Amédée Boussange. Le maître d’école apprécie la franchise du jeune homme. Il sera très laconique dans sa réponse : « Fais- moi confiance ; ne rejoins pas ces maquis. Il y a mieux à faire. Puis-je compter sur toi le moment venu ? Bien. Alors, pour le moment tu attends ! Sur les cartes de Boussange, Gérard BOILOT suit la bataille des Russes qui regagnent du terrain. RADIO-LONDRES redonne l’espoir à  tous.
     Dans le pays la pression de l’occupant et celle des complices français se fait de plus en plus sentir. Tous les déplacements sont contrôlés !

 

Pour le jeune BOILOT, qui doit être maintenant disponible à tout moment l'appel de Boussange, le sens de la vie a changé. Il répond au premier rendez-vous. C’est le début d’un long apprentissage d’une vie nouvelle à se dédoubler pour se surveiller dans tous ses propres parcours, dans toutes ses rencontres.

Le moyen de déplacement est naturellement le vélo. Les contacts ont lieu à LALIZOLLE mais les rendez-vous ont lieu le plus souvent à EBREUIL, à l’Hôtel ROUMY. Gérard BOILOT y rencontrera régulièrement un certain CHANARD.

Peu à peu, on apprend ce qu’est le renseignement. Comme par exemple, connaître toute l’activité allemande à la mine de Wolfram des MONTMINS à ÉCHASSIERES (le métal Tungstène étant d’extrême importance dans la fabrication des aciers spéciaux demandés pour la fabrication des armes). Dans ce domaine, Robert ECHEGUT, Lalizollois, sera le contact de BOUSSANGE et tout naturellement G. Boilot le rencontrera chez le maître d’école.

Il faudra apprendre à accueillir discrètement, diriger avec précautions les « volontaires » de passage, les réfugiés.
Il faudra préparer les parachutages d’armes qui seront mises en réserves, tout cela sans connaître le véritable sens des actions demandées.
Les contacts radio seront l’œuvre de CHANARD qui se déplace dans la région boisée d’Ebreuil plus propre à la cache que celle de la plaine de Gannat.

Avec cet automne-là, la RADIO DE LONDRES écoutée donne des nouvelles extraordinaires du FRONT RUSSE. BOUSSANGE racontera des fois et des fois la stratégie de la victoire de STALINGRAD, les captures phénoménales, les armes récupérées, l’avancée des troupes russes qui regagnent ville par ville. L’ESPOIR est de Pour l’heure, Gérard BOILOT montre ses capacités dans le transbordement de paquets et de colis. La plupart sont récupérés dans la guérite du garde barrière de St Bonnet de Rochefort. Visiblement, ils transitent par la gare S.N.C.F. On saura un jour que c’est un certain MOUCHY qui les acheminait à St Bonnet.

La présence d’un vélo, en gare ou contre le mur de la guérite du garde barrière, indique l’existence d’une mission à exécuter. –En ce temps-là les actions sont si ponctuelles qu’aucune liaison n’existe entre les exécutants.-

Les paquets sont de dimensions diverses et parfois très lourds … Le grand-père de Gérard a compris le premier : « Vous constituez un stock d’armes et de munitions » dira-t-il un jour. Discrètement, le réseau BOUSSANGE collectait et rassemblait les pièces sans qu’aucun de ses missionnaires ne connaisse l’origine des armes et munitions.
La mission est donc périlleuse ; surtout depuis la surveillance totale du territoire par les Allemands comme par la gendarmerie et la milice.

Et puis il y aura cette douloureuse période où les renseignements acquis par les miliciens font qu’on les voit de plus en plus souvent circuler dans le « coin ». Il faudra, de temps en temps, se faire oublier. C’est ainsi que le jeune BOILOT ira, de temps à autre, se faire oublier, près de chez sa tante au moulin de MARINGUES dans le département voisin.

Confronté depuis son enfance aux armes et munitions –la fabrication des cartouches de chasse n’a plus de secret pour lui– le jeune homme se passionnera pour le fonctionnement des explosifs et deviendra responsable d’un dépôt de munitions. CHANARD constitue un tel stock secrètement, route de CHOUVIGNY à EBREUIL, que longtemps après la guerre, ses filles retrouveront après son décès, en 1968, des fusils mitrailleurs et quantité de munitions.

PRINTEMPS 44

Le foot s’est interrompu naturellement par manque de rencontres : les hommes sont dispersés ; ils craignent les rassemblements. BOUSSANGE visiblement est préoccupé par d’autres desseins.
La radio de LONDRES, régulièrement écoutée, décuple les espoirs.
Le débarquement des Alliés en France s’avérait certain. Sa préparation fut douloureuse (bombardements précurseurs ciblés sur les ponts, les noeuds de communication, les centres ferroviaires … )

Les maquisards, qui ont des relations plus ou moins difficiles avec le milieu dans lequel ils évoluent, s’organisent peu à peu en petites formations mais ils manquent de tout !
Commandement, instruction militaire, initiation à la guérilla, moyens matériels … font défaut. Cependant leur présence, leurs actions de renseignement, voire parfois de harcèlement, indisposent l’occupant au point qu’il décide de vastes opérations de représailles ou d’éradication des « terroristes ».

C’est dans cette perspective que s’inscrivent l’opération de surveillance aérienne bien visible du printemps 44, sur notre petit territoire et les nombreux déplacements de la voiture allemande de détection radio, facile à reconnaître par sa longue antenne radio goniométrique pour repérer les lieux d’émissions radio …

Gérard BOILOT, –qui vient de nous quitter récemment– était né en 1923 à Vicq.
Membre combattant volontaire de la Résistance, il était encore très ému à l ’évocation du temps de son engagement.
Inconditionnel de son aîné auquel il vouait une grande admiration –A. Boussange–, il lui fut fidèle dans toutes ses activités.
Les Lalizollois se rappelaient surtout de l’excellent joueur de football qu’il fût sous les couleurs du F.C. Lalizolle.
Il s’est confié avec grande confiance et a su montrer toute l’importance du sens de son idéal de jeunesse au cours de sa vie

 Émile VIVIER, sur la demande de Gérard BOILOT, a accepté de fournir un témoignage. De son côté, Henri MANTIN a rassemblé ses souvenirs sur cette période. Ces deux témoignages paraîtront dans le Couérail à partir du numéro 17.

L'opération d’élimination des camps de maquis de Juillet 44 est programmée.
Elle surprendra les camps de maquis du CHATELARD et de VEAUCE par l’ampleur des moyens mis en œuvre … Les pertes en hommes seront conséquentes. Pour Gérard et deux de ses compagnons –Henri MANTIN et Emile VIVIER– ce seront les premières confrontations avec les dangers de mort.

Les mouvements de la résistance à l’envahisseur sont nombreux, de différentes origines, dispersés, souvent peu organisés. Pour leur donner une efficacité éventuelle, ils ont été réunis en M. U. R. (Mouvements Unis de la Résistance). La région de GANNAT a unifié ses mouvements.
La jonction des « MURS » de GANNAT et de ceux de MONTLUCON sera réussie par le tandem BOUSSANGE/BUSSIERE. Elle s’avèrera opérationnelle pour la recomposition du maquis F.T.P. du CHATELARD qui sera dirigé vers Montluçon pour la participation à la libération de la ville.

AOUT 44

Dès le départ des Allemands de la ville de GANNAT, les lieux sont occupés par les hommes du maquis de St Gal encadré par le Lieutenant VIENNE, par ceux de la batterie COLLIGNON et ceux du réseau BOUSSANGE/BUSSIERE…

Rapidement, le commandement de la PLACE DE GANNAT sera confié à BOUSSANGE. Car il faut une autorité, rapidement !

On ne comprend qu’à ce moment-là tout le travail antérieur exécuté par l’association BUSSIERE/BOUSSANGE dans le rassemblement des forces de résistance sous un seul mouvement : le MUR de GANNAT.

Apparaît brusquement toute l’organisation mise au point par les deux hommes patiemment, dans la clandestinité.
Les hommes de confiance sont appelés et leur rôle est parfaitement défini.
Heureusement, car GANNAT est le point de repli d’un grand nombre d’isolés, de rescapés ou d’unités déstructurées.

Dans ce cadre-là, Gérard BOILOT rejoint son chef. A GANNAT, il retrouvera Henri MANTIN, Emile VIVIER ; Gaston BELLARD et Roger GROS (des MONTMINS) arriveront à leur tour sans formation militaire.
Les Lalizollois Fernand COUTARD, Henri SOUILLAT, Emile TOURRET rejoindront le Commandant de la Place.

A la surprise générale, en quelques jours, BOUSSANGE met en place une organisation quasi militaire avec :
Cantonnement complet
Parc automobile au signe des FFI (étoilé du symbole des alliés et de la croix de LORRAINE)
Locaux de détention
Structures d’encadrement hiérarchisé (trois officiers dont l’Adjudant DUDIN –de Rochefort– six sous-officiers)
Accueil (l’arrivant sera sondé dans son « passé » de résistant, dans ses intentions et devra rapidement donner un sens profond à son engagement). Car c’est bien d’un engagement qu’il s’agit puisqu’on lui propose d’entrer dans un cadre à structure militaire, au sein des FORCES FRANCAISES DE L’INTERIEUR ; F. F. I.
Equipement (ce sera celui de la milice qu’on a pillée)
Armement : armes individuelles explosifs en provenance des parachutages

Dès les premiers jours sont organisés l’apprentissage d’une certaine discipline, une instruction militaire de base, la connaissance des armes distribuées (mitraillette STEN anglaise, fusils anglais), l’apprentissage de leur maniement et de leur entretien, l’apprentissage des gestes de combat.
Car il ne fait aucun doute qu’il faut faire vite pour organiser la vie locale, dissuader les règlements de compte et apporter des forces vives nécessaires pour accomplir les ordres reçus d’engagement dans la libération du territoire.

Dans sa tâche de remise en ordre de la République, le Commandant de la place de GANNAT sera aidé d’un commissaire de la République (CHINAGUET) dont les pouvoirs en matière de justice sont étendus.

Les entraînements aux actions de guerre trouveront une rapide exécution en forêt de MARCENAT. Dans ces circonstances réelles de combat, les qualités de combattant des hommes engagés sont vite révélées.
Des hommes d’horizons divers (dissolution de maquis, combattants ou résistants isolés, engagements de dernière heure …) continuent à regagner GANNAT.

Gérard BOILOT, lui, intègre une équipe de trois hommes de confiance qui opéreront toujours ensemble, dont le lieutenant CHANARD et le chauffeur attitré GABY. Ils bénéficient d’un véhicule Citroën « traction avant ».

Les missions du groupe sont variées :
Arrestations de miliciens (à Charroux, à St Bonnet, au Creux), de collaborateurs notoires
Collecte de renseignements
Perquisition chez l’habitant pour recherche d’armes
Garde de prisonniers
Transport de prisonniers déserteurs allemands au camp de Tronçais
Interrogatoires (dont l’affaire de Louroux de Bouble)
Enquêtes
Sabotage (exemple : expédition de St Loup).

Suite à un message reçu à Gannat, BOUSSANGE reçoit l’ordre de retarder un train blindé contenant un matériel de haute technicité en provenance de l’ARSENAL DE ROANNE et en direction de St GERMAIN DES FOSSES qui doit rejoindre le front de NORMANDIE. Un officier allié du service des S. A. S. –Spécial Air Service– est parachuté et dépêché à Gannat. BOUSSANGE planifie l’opération, Gérard BOILOT assiste au « briefing ». Les deux officiers et deux voitures seront de l’opération qui sera un plein succès par le sabotage à l’explosif réussi sur la voie. Le train sera immobilisé pour longtemps.

Avec l’hiver qui s’installe, le jeune FFI connaît une période difficile. Il est de service de garde des prisonniers au camp de Blomard, dans les anciens baraquements des chantiers de jeunesse. Il y retrouve d’ailleurs un copain de foot, le lalizollois Fernand COUTARD, affecté, lui, aux cuisines.

Le jeune BOILOT tisse des liens de confiance avec son ordonnance Hermann FAZBINDER, un véritable brave homme, perdu dans le chaos de sa vie … Les conditions de détention sont dures, parfois si dures que le jeune sergent se révolte et fait part de sa désapprobation au chef de camp.

Les morts sont nombreux ; on leur rend les honneurs dus aux combattants. Les corps sont enterrés près du cimetière de Blomard. A quelques pas de là, au château, est installée une infirmerie réservée aux combattants FFI. Les soins sont notamment confiés à un officier allemand qui effectue sa tache avec grande rigueur.

A Gannat, le travail d’organisation, œuvre de Boussange, continue dans le cadre de l’armée. En effet, Amédée BOUSSANGE est placé sous l’autorité militaire, appelé à commander le 33ème BATAILLON DE MARCHE dont la 9ème compagnie est constituée des 170 hommes apportés par le « M. U. R. de GANNAT ».


La route de Gérard BOILOT se détourne de celle de ce chef qu’il vénère.
Lui, rejoindra la caserne de Montluçon.
Plus tard, il fera usage de ses états de service pour entrer dans un domaine porteur de ce temps, l’aéronautique et ira passer un examen à SALON de PROVENCE.

Il apprendra qu’une usine de MONTLUCON recherche du personnel pour exploiter des brevets allemands concernant les matières nouvelles, les matières plastiques. Ce sera une opportunité pour revenir au pays. Il y reverra ses amis engagés, comme lui, dans une forme de résistance qui les unira pour toujours, dans une attitude de grand respect pour l’homme que fut son modèle, le commandant « Just », Amédée BOUSSANGE.

Gérard BOILOT aime à le rappeler : la RESISTANCE, pour ceux qui l’ont vécue, a été un formidable mouvement patriotique dirigé contre l’OCCUPANT, le Gouvernement de VICHY et ses COLLABORATEURS. Contrairement à certaines affirmations, cette épopée ne fut pas d’emblée populaire.

Jacques SOUSTELLE, qui dirigea les services secrets de la « France Libre » à ALGER, de 1943 à 1944, et fut de ce fait l’un des hommes les mieux informés, a écrit : « moins de deux pour cent de de la population française prit part effectivement à la Résistance et en accepta les risques souvent tragiques ».

« Même si le jugement est sévère, je suis fier d’avoir été de cette minorité qui m’a fourni, à l’heure de ma jeunesse, un bel idéal ! » concluait Gérard BOILOT, visiblement satisfait d’avoir pu témoigner de ce chemin parcouru.