Attentat

Trois aoust 1792, an quatre de la liberté,
Antoine DELARÜE, fils du maire de Nades est victime d’un attentat.

Gérard RENOUX

 D'après un procès-verbal établi le jour même, on apprend qu’un nombre important de « cytoyens » de la commune sont assemblés devant la porte du château de Nades, mais on ignore pour quel motif. L’écriture, à la plume d’oie, nous est familière, c’est celle du notaire Antoine DELARÜE qui décrit le déroulement de l’affaire. Alors « est survenu le nommé Michel BATISSE, armé d’une espèce de réparoir, lequel sans demander pourquoy était ce rassemblement, auroit porté un coup sur la tête d’Antoine DELARÜE fils, du dit bourg et paroisse de Naddes, lequel coup auroit été paré par le dit DELARÜE. Et plusieurs des cytoyens, indignés de l’attentat que faisoit le dit BATISSE,à la vie du dit DELARÜE, auroient saisi le dit Michel BATISSE et nous auroient requis, nous officiersmunicipaux, de dresser procès-verbal du forfait commis par le dit BARILLAUD (1) et requis le procureur sindic (2) de la dite municipalité de dénoncer le dit Michel BATISSE à l’effet de le faire punir suivant la loy. »

Quelle est cette arme nommée réparoir ? Le notaire DELARÜE, s’il connaît bien la plume d’oie et le beau langage juridique, n’est sans doute pas familiarisé avec l’outillage du sabotier, métier exercé par Michel BATISSE dit BARILLAUD, demeurant au village de LACHAMP ; c’est sans doute un paroir qui sert à façonner l’extérieur des sabots, que le contrevenant brandit au-dessus de la tête du jeune DELARÜE. Si tel est le cas, l’outil étant une longue serpe très affûtée, le dit DELARÜE risque bien d’avoir le crâne fendu en deux. On comprend alors l’émotion de l’ensemble de la communauté.

Dans le procès-verbal du 3 août, on apprend que les présents (3) lors de l’incident ont aussitôt arrêté et emprisonné Michel BATISSE, ce qui montre qu’alors, les municipalités ont un rôle de justice.
La question se pose de savoir quelle est la prison communale. Vraisemblablement, une écurie à cochon ou bien une cave (vide), mais dont la porte est munie extérieurement d’un solide verrou, fera l’affaire. De nos jours, c’est ce qu’on nomme une « cellule de dégrisement », nous verrons par la suite pourquoi.

La suite logique des événements veut que le procureur sindic de la commune dénonce Michel BATISSE soit au niveau du canton (ESBREUILLE), soit au district (GANNAT). Le lendemain matin, les autorités communales, sous la direction du maire, sont à la porte de la cellule et s’apprêtent à transférer le prisonnier dans les prisons du canton ou dans celles du district (on peut penser que leur idée est de l’emmener dans un premier temps à ÉBREUIL pour que les juges du lieu décident du niveau à alerter). Mais là se trouvent déjà « plusieurs cytoyens (qui) se seroient opposés à ce que l’on l’emmenât sous le prétexte que c’étoit le vin dont il s’étoit enyvré qui l’avoit porté aux excès. Qu’il s’en repentoit et le sieur Delarüe maire, n’ayant voulu accorder à la demande de cinq à six cytoyens qui paraissoient s’échauffer et qui auroient pu se mutiner si on se fût obstiné à faire partir le dit Batisse pour le canton, a demandé la convocation générale de la commune afin de délibérer sur les moyens et mesures à prendre. Et … le soir à 4 heures, l’assemblée convoquée s’est réunie en plus grand nombre que le matin et la matière mise en délibération, plusieurs cytoyens ont … demander grâce pour le dit Batisse et prié de ne pas le dénoncer ny le traduire dans une autre prison : là dessus il a été arrêté que l’on iroit aux voix pour savoir si la majorité seroit pour l’envoyer ou pour le retenir, et les voyes ayant été recueillies par Gilbert Jame secrétaire de la municipalité et recencées par Mr le curé de Nades (4), il est résulté qu’il y a là trente cinq voix pour dénoncer et envoyer le dit BATISSE au canton ou à Gannat et vingt deux pour le retenir. »

Les affaires semblent mal engagées pour BARILLAUD.
C’est alors que le curé intervient et fait « quelques observations à la commune », le texte (daté du 4 août et toujours de la main d’Antoine DELARÜE père …et maire) ne précise rien de plus et miraculeusement, on décide que le contrevenant ne serait pas déféré au canton ni ailleurs. Il écope d’une peine de quinze jours de détention dans le lieu où il s’est déjà trouvé enfermé. De plus il reste encore sous la menace d’être envoyé au canton ou au district dans le cas où il se laisserait aller à des insultes ou des menaces à des « cytoyens de la ditte commune ». Il « seroit sur le champ arrêté par les cytoyens mêmes qui demandèrent sa grâce. »

Enfin, une mise en garde pèse sur la tête des cabaretiers de la commune qui, il est vrai, portent une part de responsabilité dans l’affaire, car c’est chez eux que BARILLAUD s’est enyvré. Ainsi il est décidé « Qu’il demeuroit déffendu à tous les cabaretiers de la paroisse de donner du vin au dit Batisse à boyre chez eux à peyne de dix livres d’amande pour la première fois et de ne pouvoir plus vendre du vin en cas de récidive.» Autant dire qu’un cabaretier qui subirait cette dernière peine serait condamné à fermer sa boutique…

Le procès-verbal du 3 août est signé par Soulhiat, Barel, Delarüe, François Laforest et Lauvergne (les deux derniers ont une orthographe approximative), l’acte du 4 août est signé par d’Alexandre (curé), Jame, Barel, Delarüe, Frétier, Barrel et Patier, autant de noms qui reviennent souvent tout au long du registre et dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler … 

(1) Barillaud est le surnom de Michel BATISSE (faut-il y voir un rapport avec le mot baril ?)
(2) Cette fonction est tenue alors par Jean VALLETON, propriétaire au village de Combémorel, qui fit une longue carrière à la municipalité de Nades. Il est un des seuls à savoir lire et écrire.
(3) Liste des présents : François et Antoine Frétier frères, François Frétier le jeune, François Lauvergne fils de Philippe, Jean Guiot, François Laforest, Bonnet Mercier, Pierre Monier, Bonnet Guiot, Pierre et Claude Dubot, Pierre Chomard dit le Braner, François Chomard dit Fanaud, François Redon et autre François son frère, Jean Chalon, autre François Lauvergne, André Dubot, Simon Barrel, François Barrel fils d’André, Antoine Guiot, Bonnet Dubot, Jean Dechatre, Gilbert Mioche, Gilbert Soulhiat, Jean Richard, Pierre Lauvergne, Gabriel Guiot fils de Jean et puiné et Mathieu Barrel.
(4)Il s’agit du curé Joseph Anne D’ALEXANDRE. Celui-ci est encore bien considéré dans sa paroisse. Cela ne durera pas comme on le verra peut-être lors d’un prochain article.