39-45 La mayonnaise

Au temps de la mayonnaise sans huile ni œuf

Andrée PIBOULE

 3 septembre 1939, à 17 heures, la France et la Grande-Bretagne deviennent belligérantes. Après quelques mois calmes d’une « drôle de guerre », en Avril 1940, c’est comme un coup de tonnerre. L’armée allemande fonce sur le Danemark et la Norvège. Le 10 mai 1940, notre frontière est franchie par ses blindés associés à son aviation. En 6 semaines, l’armée française désorganisée a totalement disparu. Le 18 juin, le Maréchal Pétain, nouveau président du conseil, appelle à cesser le combat. Cependant, ce jour-là s’engage la bataille pour le pont Règemortes à Moulins. Puis le flot assourdissant des blindés, camions, motos, side-cars, continue sa route vers le sud et Clermont-Ferrand.

Dès le mois de mai, a commencé l’exode pour des milliers de réfugiés démunis de tout, venus de Belgique d’abord, puis des départements du Nord, Pas-de-Calais, Somme et Meuse. Dans un chaos épouvantable, sous la mitraille, les réfugiés s’enfuient vers le sud, mêlés à des militaires en déroute, des voitures à bras, des landaus surchargés, des tombereaux et des voitures qui seront vite stoppées par le manque de carburant. Car les dépôts sont en flammes, les communications sont coupées, l’Etat est désorganisé.

Les réfugiés raflent les denrées des boutiques du sud. C’est pourquoi le rationnement a commencé dès Mai 40 pour le sucre : 1 kg mensuel par personne et obligation de déclarer en mairie tout stock dépassant 10 kg. En même temps, est interdit tout négoce des cuirs : chaussures, maroquinerie qui ne redeviendra licite que quelques années plus tard. C’est le début de restrictions sévères qui s’abattent sur le pays. On manque de tout ; c’est le temps du troc, du système D, du marché noir, du triomphe des producteurs et des trafiquants de tout poil, surtout dans les villes. Quelle différence entre le sort des misérables citadins affamés et gelés, et les ruraux qui agrandissent les jardins et intensifient leurs élevages : chèvres et porcs clandestins, lapins, troupeaux d’oies et de volailles.
Quelles besognes nouvelles pour beaucoup, quelles mésaventures parfois…

Le pillage de la France commence très vite ; l’arrêté ministériel du 2 septembre 1940, jour de la rentrée scolaire avancée, oblige les écoliers à collecter marrons d’Inde, prunelles, glands. On récupère papiers, journaux, chiffons, ferrailles, métaux, bouteilles, tubes, papier d’étain, bouchons, os, ficelles, disques, plantes médicinales… On doit créer des jardins scolaires et même, un après-midi par semaine doit être réservé au ramassage des doryphores par les élèves, mais cela n’a pas le succès escompté !

Ce ne sera qu’en 49, bien après la paix installée, que l’on retrouve viande, lait et pain blanc … En Octobre 49, on supprime la carte de pain que l’on rétablit en décembre, en raison d’une mauvaise récolte. La remise en ordre de l’économie est longue comme hésitante …

Citons une anecdote véridique et significative ; fin 1949, un matin, aux Isles, le quartier outre-Cher de Montluçon, une femme s’égosille au milieu de la chaussée. Elle interpelle sa belle-soeur au premier étage : « Germaine ! GERMAINE !! Y a des petits beurres à l’épicerie ! » Aussitôt, dans toute la rue, c’est le branle-bas de combat. On éteint le gaz, on saisit la bourse, on dévale à grand bruit les étages, et les voilà dans la foule qui sans cesse grossit. Tant pis pour les paresseux, les lents, les ouvriers déjà partis. D’ailleurs, il n’y en aura pas pour tout le monde.

 Ces cartes individuelles furent délivrées très tôt par les municipalités. C’était un petit carton beige plié en deux, qui contenait des feuillets quadrillés ; chaque carré portait des lettres et un numéro. Chacun de ces minuscules tickets était valorisé pour une ration alimentaire, de pain, sucre, café … Et parfois on apprenait que tel ticket (numéro et chiffres) donnait droit, par exemple, à des mouchoirs. Il fallait alors trouver un marchand qui en ait encore, payer au prix fort, et découper devant lui le ticket adéquat. A force de découper, certains minuscules carrés se détachaient, on les remettait à leur place à l’aide d’épingles, et la carte se transformait en une sorte de pelote hérissée, infiniment précieuse, et cruelle aux engelures.

Sur les cartes, on lit d’abord l’identité du propriétaire, son adresse et, 4 fois, une lettre majuscule suivant les différentes catégories :
E : moins de 3 ans
J1, J2, J3 : de 3 ans à 21 ans
A : de 21 à 70 ans
V : de plus de 70 ans
C : agriculteurs
T : travailleurs de force et musiciens

Ainsi, notre carte erronée appartenait à Catherine D. âgée de 70 ans, sans profession, mais travailleur de force (?), demeurant à Prémilhat. Parfois, il y avait quelque arrangement discret. Une demoiselle J3 fut rajeunie en J2. Ainsi elle avait droit à une tablette de chocolat râpeux, de temps à autre. Et il était préférable d’être T que V !! Ce système conduisait à acheter des objets dont on n’avait pas besoin, mais qui pouvaient toujours servir pour le troc. Les plus défavorisées furent les familles nombreuses. Malheur au rationnaire isolé, sans relations amicales ! C’était fréquent à la ville ; à la campagne, chacun avait un réseau de parents, d’amis, de braves gens ; on connut très vite les filous, les profiteurs et … les collaborateurs. On se taisait, on ne livrait le secret d’un filon qu’à des intimes sûrs.

Dans les villes de Clermont, Commentry, Vallon même, on souffrit beaucoup plus. Lalizolle, du moins jusqu’en 1942, date de mon départ, était relativement un petit pays de Cocagne, car les cultivateurs y étaient nombreux, et les villes affamées éloignées. De plus, mes amis, les Tourret, artisans, étaient très connus. En somme, pour manger à sa faim, il fallait du temps, des relations, de l’argent, et surtout, discrétion et diplomatie.

Pour les grandes villes, Paris et Lyon, l’écrivain Colette (Lire : Lettres à mes petites fermières ! De ma fenêtre, et toutes les œuvres publiées entre 1940 et 1960 –voir aussi « Le génie féminin III » : Colette de Julia Kristeva), nous fournit beaucoup d’anecdotes. Cette bonne fourchette bourguignonne souffrit beaucoup de la faim et pourtant, elle recevait un à deux colis hebdomadaires de Normandie !

Les prix, qui n’ont cessé de monter, sont valables pour 1941, alors que le traitement d’un fonctionnaire débutant est de l’ordre de 1000 F par mois.
- un poulet : 118 F
- ananas de 2 kg : 240 F
- haricots, le kg : 28 F
- thé, le kg : 400 F, le tout avec ticket validé
- café vert, au « noir » : 135 F
- un hareng saur, beau ! : 25 F (rare)
- beurre : invisible ou entièrement au noir : 750 F, à condition de le trouver, comme les autres denrées.

Colette raconte : « Le charcutier voisin vend des lapins. Il reçoit « leur visite » :
« Charcutier, vous ne devez vendre que de la viande cuite ! – Bon, dit-il, je les passerai à l’étuve » Ce qu’il fait, mais les lapins n’apprécient pas. Colette, qui en a acheté un rumine : « Quand je pense à ce qu’il m’a coûté … cette sauterelle !! »

A Paris, la ration de viande est de 65 grammes pour 16 jours. Une autre fois, elle atteint 85 g, mais ce n’est qu’os et cartilages. En milieu rural, on compense avec des œufs, mais à la longue, certains enfants se couvrent de cloques, de bubons … Dans les internats, on utilise de la poudre d’œuf dont on fait des omelettes.

Le prix des œufs reflète l’inflation : à Paris, l’œuf vaut 2 F en 1940 ; en 1941, 3.30 F, 18 F en 1942 et 1943, ils sont introuvables. A cette époque, Mme Colette se plaint qu’un colis normand détérioré, lui fournisse une purée de : lapin + melon + 30 œufs. « Quelle lamentation ! les larmes m’en sont sorties des yeux. Et pour comble, l’emballage ne peut resservir ! »

Pour les légumes, les citadins avaient un choix restreint : lentilles (ou plutôt, cailloux aux lentilles), topinambours et surtout rutabagas : inépuisables. Ce nom était tellement détesté que dans certaines familles, il était interdit. L’étourdi qui le prononçait était puni, il devait donner un gage. (le topinanbour vaut 55 F le quintal, trié et lavé).

Les pommes de terre étaient devenues précieuses. Ce matin noir, glacial où les parisiens constatent que leur petite réserve a gelé dans leurs appartements sans feu, il n’y eut qu’une seule conversation : « Savez-vous comment récupérer les pommes de terre gelées ? »

Hélas… Dans les restaurants, une ration ne pouvait dépasser 50 g. par personne. Et pour 500 F on avait 15 kg de pommes de terre, plus un peu d’ail (Paris, 1941). Les jardiniers avaient changé d’espèces : plus de délicieuses cornes de moutons, de bintjes, de sterlingens, abandonnées parce que pas assez productives. On se remit aux grosses Beauvais joufflues, bonnes, jadis, juste pour les volailles et les porcs … Quel meilleur antidote au froid que la soupe ?

On ajoutait aux Beauvais, les côtes de salades, les pelures de concombre, les fanes de carottes, radis ou bettes, et aussi des plantes sauvages hachées : pissenlit, plantain, ortie roborative dont « la botte valait 2 F au marché », pulmonaire barbue … L’aroche, considérée comme mauvaise herbe des champs de pommes de terre, moins acide que l’épinard, était délicieuse. Mais quel travail ! avec des feuilles si petites.

Pour épaissir le bouillon, il y avait un truc. On râpait très fin une pomme de terre crue. Un quart d’heure avant de servir, on versait cette mousse dans le bouillon. A partir de là, il fallait remuer sans arrêt. La soupe était ainsi très liée, agréable.
A se rappeler : l’ail, cette panacée était introuvable.
Les pâtes lourdes, grises, rationnées, valaient 9.45 F le kg

 Le lait

Dès le 28 août 1940, la production de lait fut étroitement surveillée (doc II et II’). Le producteur recevait, chaque mois, un état du Comité de gestion : il devait préciser la quantité de chacun des produits laitiers. Les cartes de lait entier étaient distribuées à : enfant de 0 à 2 ans ; enfants de 2 à 6 ans ; enfants de 9 à 13 ans ; malades Régime I : malades Régime II ; femmes enceintes ; vieillards et malades graves.

Les rations semblaient variables selon les arrivages.
A Lyon, pour une malade de régime I, elle était d’un demi-litre (ou un quart-) par jour pendant un mois.
Après quoi, il fallait refaire la demande (certificat médical ?). Tout ceci était bien précisé, sur la carte d’alimentation, écrit à la main.
On est confondu par l’efficacité et la rapidité (dès 1940 !) des services de ravitaillement.

Liquides

Il faut dire que, dès l’automne 40, l’Etat ayant fait ramasser les bouteilles, elles étaient devenues précieuses. Ainsi, pour aller quérir sa ration de vin : 3 litres mensuels pour un couple, il fallait se munir de ses propres bouteilles à faire remplir à l’épicerie moyennant ticket idoine et argent. Comme il paraissait clair ce vin sans goût !

Même processus pour l’huile. Mais on se gardait de laver les récipients, cela aurait diminué la ration (200 à 300 g. mensuels par personne). On commençait donc par tarer la bouteille, et on imagine le travail fastidieux de l’épicière à la veillée. Il lui fallait coller tous les minuscules tickets sur de grandes feuilles intitulées : vin, huile, sucre … , et sans attendre. Les vérifications et les P.V. étaient nombreux.

Certains étaient en manque de boissons fortes. Les bouilleurs de cru gardaient leurs privilèges. Il y eut donc plus que jamais un trafic de blanche et de gnole.
Les flacons passaient à l’octroi blottis sous les légumes destinés au marché.
Il me souvient d’une bonbonne, bellement vêtue de paille de seigle, scellée de cire rouge et qui portait au col une étiquette : 21 litres. La vieille grand’mère, rigolarde me pousse du coude : « c’est pas de l’eau de Vittel ! ». Ce bel objet, quelle quantité de beurre et autres cochonnailles représentait-il ?

Tous les combustibles liquides avaient disparu : alcool, essence, pétrole. Pourtant les tickets avaient été imprimés ; ils ne furent jamais validés, faute d’arrivage.
Les petits réchauds si pratiques furent taris ; les électriques se raréfièrent et devinrent noirs.

Le tabac

Chaque mois –ou quinzaine ?, un ticket- des cartes uniquement masculines était validé pour un demi paquet gris de CAPORAL ordinaire. La plupart des fumeurs étaient très vite en manque. Alors, ils essayaient toutes sortes de plantes sèches : armoise, fanes de pommes de terre…Certains veinards arrivaient à se procurer quelques plants d’herbe à Nicot. Élevés dans un coin discret, ils étaient mignotés, chouchoutés. En revanche, ils procuraient des crampes d’estomac, des douleurs d’entrailles telles qu’on en parle encore …
Pour les sages non-fumeurs, la ration de « pétun » (tabac) était un élément de troc très apprécié.

Il faut penser aussi aux colis des prisonniers auxquels on envoyait tout ce qui pouvait voyager sans dommage : tabac, livres, jeu de cartes, précieux saucisson qui serait débité en tranches fines comme des monnaies du pape, et tricots de toutes sortes. De temps à autre, une dame de la Croix-Rouge remettait à la famille, en mains propres, quelques denrées rarissimes, boîte de sardines, tablette de chocolat. Et on se privait pour faire un gâteau. On espérait qu’aucune mésaventure ne lui arriverait jusqu’au stalag ?